‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 176 sur 232 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

assis à la gauche du foyer, les pieds au-dessus de la tablette de la cheminée, usée là comme par la pioche, le corps en arc, l'œil doux et bienvcillanl , accoudé sur la table place'e entre lui et le visiteur, tenant son volume chéri , d'une belle reliure en veau poil de tigre, rouge sur la tranche , gesticulant sans quitter ce Massillon , et le conliiuiant, mcîme en parlant théâtre, peinture ou musique , même en parlant ménage , même en devisant des choses du monde comique ou du monde penseur. Douce et modérée, mais suave , mais pleine d'ame et pénétrante, sa parole s'attachait à vous, vous enveloppait comme un réseau. Ouvriiitil la bouche, il n'y avait guère plus de conversation, non pas qu'il accaparât, mais parce qu'il vous laissait dans la situation où Ton se trouve lorsque , lisant un auteur dont le ch;irme vous gagne, vous fermez le livre sur une pensée, absorbé, méditant, posant la main sur la page aimée, comme lorsqu'on l'abandonne dans la main d'un ami.

Mélancolique sans être misanthrope, il était le moins Bordelais des Bordelais. Lançait-on devant lui contre un absent un trait trop acéré, il le défaisait tout doucement, et, ainsi que le disait ce pétulant Journiac Saint-Méard : il désossait l'épigramme, de façon que si elle restait comme mot, elle était sans force comme allusion.

Aussi la vie de M. Lafargue a-t-elle été un perpétuel arbitrage, et voili ce qui le fait aimer, chérir, respecter. Combien m'ont été profitables et précieuses les heures qu'il m'a données! je voudrais qu'il sût qu'il n'a pas fait un ingrat.

J eus bientôt visité les moiiumens de la ville. Apres le {,'rau(l Ihéâlre , et à part le beau quartier du Chapeau- Rouge et ilu Cours, à part le fleuve, le port en croissant, les pittoresques et verdoyans coteaux de Cénon , et les superbes trois-mâts dont les éclatantes banderoles battent l'air et boivent le flot tour à tour; à i)art cela, il y a peu de chose qu'un Parisien voulût emporter sur des roulettes,

d'après la parole dont m'aborda M. Richaud, le plus aimable et le plus complaisant des hommes.

J'étais fort en arrière avec lui, chaque jour ou presque chaque jour je recevais sa visite, et toujours il refusait de recevoir la mienne, se disant loge trop en garçoi), étant toujours hors de chez lui, el du reste, pour eu (inir, ne m'ayant donné que le nom de son quartier. Tout cela se faisait d'ailleurs si naturellement , que je n'y entendais pas Hnesse. Mais j'avais mon idée fixe; je ne démordais pas de ce que j'avais dit : M. Richaud ne pouvait pas être, ou ne pouvait pas avoir été un simple commerçant. De temps en temps cette pensée m'inquiétait ; j'étais précisément avec lui dans la situation où devait se trouver cette pauvre Cassandre, lorsquelle commençait à ressentir l'influence secrète des événemens futurs, bons ou mauvais. Peut-être me dira-t-on que je pouvais me tirer d'affaire en prenant des informations; mais qu'en avais-je besoin? M. Richaud m'était agré;ible et utile; et d'ailleurs, toutes les fois qu'un homme dont le caractère est noble et la conduite estimable veut me cacher quelque chose, je crois <|u'il a des motifs pour cela dont lui seul est juge; puis si la curiosité me tient trop fort, j'ai l'habitude de ne demander son secret qu'à lui-même; et quand, par hasard, il ne me ré|)oiid ])as, j'en reste là. S'infirmer à des tiers s'il n'y va pas de l'honneur, fi donc! j<' croirais décacheter une lettre qui ne me serait pas adress(>'e.

Je me trouvais bien de cette confiance, et mon mystérieux ami n'en usait que pour me faire plaisir. 11 me présentait dans les maisons les plus accréditées, ou s'il ne venait lui-même il me recommandait; et, d.ms cette ville fort diflicultueuse, tout était ponr moi joie, bienveill.ince et bon accueil. C'est à lui que je dus mes relations avec le jt ime barreau de Bordeaux, le plus brillant alors et le plus justement renommé, même avant le barreau de Paris, où le besoin de fortune et ses impérieuses préoccupations ont bientôt fait un avocat de celui que la nature avait destiné à être orateur.

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