CHAPITRE XlV
J'ai eu top.lp ma vie un penchant décidé pour les théâtres divers où s'exerce la parole, vl je me suis bien trouvé de les fréquenter tous. Tel prédicateur qui ne s'en doutait guère, m'avait donné jadis une inflexion avec laquelle je d.unnais ceux qu'd vriiait de mettre sur la voie du salut; tel avocat m'avait prêté mi mouvement dont je m'éiais servi pour sauver un mauvais pas à mon client aussi , l'auteur d'un nouveau drame; or, voir le barreau bordelais, c'était puiser aux bonnes et nobles sources de la parfaite éloquence.
Là , les avocats vieux et jeunes ne sont qu'une famille ; les grands et généreux enseignement de l'ordre s'y sont perpétués, rien n'a pu en briser les liens; la révolution et la terreur, qui nest pas la révolution, ont été pour lui comme si elles n'avaient pas été; c'est un bronze qui 'fut inaccessible à la refonte jiénérale : le barreau bordelais est encore pelit-lils des vieux parlemeiis. Rien n'a manqué à ce barreau, pas même l'isolement des autres sociétés, qui empêche l'abiitardissenient des trailitiojis; pas même l'apreté des formes , qui oblige à la pratique des devoirs; pas même l'égoïsme blilmable dans l'individu, mais louable dans les corporations; car l'égoïsme en faisceau mène au grand : rien ne lui a manqué, et surtout ces magistrats modèles, au gtitiie pénétrant et actif, à l'éloquence mâle et imposante , au patriotisme dévoué et intrépide. Pour les jeunes héritiers d'une telle magistrature, un collègue mort n'est point un prédécesseur, c'est un ancêire; il compte à jamais comme exemple, et pendant sa vie il savait qu'il devait compter ainsi : à leurs yeux Montesquieu enseigne toujours et Dupaty préside encore.
Et cela est vrai à la lettre pour Dupaty ; je me rappelle qu'ayant été visiter l'école où M. deMartignac père professait le droit, et le professait g atuitement, on y voyait une gravure au trait de ce grand magistrat, avec les vers suivaus écrits à la main :
332 MÉMOIRES DE FLKURY.
De Dupaty tu vois ici l'image , Tu sais qu'il fat courageux, éloquent : Apprends que sa douceur égalait son courage, Que sa vertu surpassaîi son talent.
Après cet homnii^ge , d'outant plus digne de l'homme à qui il était adressé que de tels vers étaient alors un acte de noble énergie, un mot de M. de Mnrtignac donnera une idée de l'importance que ce barreau attache à Thonneur dans la personne de l'homme de loi.
Je me tronvais pour la seconde fois à ce même cours de droit , attendant un jeune avocat avec lequel je devais i'.iirc le pélerinngc de la maison de campagne de Paixottc , oii se voient les plus belles eanx des environs. La leçon n'était pas finie , et je m'assis derrière les élèves. M. de Marlignac cherchait a déguiser Taridilé des préceptes par le choix de l'expression , et le digeste ainsi traduit, me paraissait chose assez avenante , lorsqu'un vieillard, pas trop vieillard cependant , entra, et, voyant qu'il allait interrompre, (it un geste tout amical ponr que personne ne se dérangeât. Il venait vers le petit coin où je m'effaçais coninie un intrus; mais les jeunes gens s'étaient levés et restaient (ie!)ont par resp( et. Ji' ne sais s'ils s'assirent de iKHiveau , je ne les vis plus; j'étais absorbé par l'aspect vénérable de ce nouveau venu que je vis se placer bientôt à côté de M. de Martignac. C'était une grande ligure, aux lignes sévères, aux larges eomparlimeiis , au nez noblement aquilin; son air méditatif était tempéré par un sourire, et, au milieu de la sévérité d'ensemble de ce digne vi«age , perçait une joie douce et calme dont on était touché. Ainsi placé, immobile, les mains appuyées sur les genoux, l'œil fixé sur celte jeune génération de légistes, je croyais voir l'espérance de l'avenir devant la gloire du passé : c'était une sorte d'apparition de (juelque aniique parlementaire, ou la statue de l'un de ces auteurs si bien expli(|ués par M. de Martignac.