CHAPITRE XIV
les persécutions révolutionnaires s'e'lait engngé à dérober une tête à réchafaud ; mais il avait évalué le malheureux promis au bourreau , et s'était fait souscrire des billets en conséquence de cette évaluîition. Puis , comme cela se voyait d'ordinaire, une fois le marché fait, la victime périt. Une année s'écoula , les événemens changèrent , et le brocanteur dont il s'agit eut l'audace de réclamer le prix du sang , ses valeurs en main. Repoussé avec indignation , il osa recourir aux tribunaux. Ferrèrc plaidait contre lui. Les deux clirns étaient présens à l'audience : le fils, ou la fille, ou la nièce du mort , je ne sais plus qui , et le spéculateur. Tant d'audace et tant de misère animèrent la verve de Ferrère ; il se surpassa. Tantôt pathétique , tantôt sublime, on aurait dit qu'il commandait aux larmes et à l'indignalion ; pourtant le coupable restait debout. « Il est debout ! s'écrie Ferière ; il est debout pour défier la foudre ! Qu'il y reste ! il en lira mieux sa sentence. » Alors, de sa grande voix , évoquant le sceptre du mort , il le fait avancer, il l'habille de ses vêtemeus tachés de sang , il les secoue devant l'œil terrifié du coupable , il les étend à ses pieds comme un tapis funèbre, il lui crie d'y jeter ses titres pour les présenter au tribunal des hommes ; mais il en ajtpellc à l'arbitre supérieur, au juge des consciences : — Avance ! continue-t-il avec toute la puissance de sa voix émue , avec toute la véhémence d'une ame indignée ,
avance ! 11 est un Diiu , et son existence n'est pas plus
douteuse que ton crime !....
Le malheureux n'y peut tenir; il tombe à genoux , se traîne aux pieds de Ferrère, crie merci, s'avoue coupable, demande pardon à Dieu, aux auditeurs, à ses juges : il n'est ])lus question de procès, les titres iniques sont déchirés. Mais tout n'est pas fini , et ici commence pour l'heureux orateur un rôle non moins beau , et peut-être plus difficile.
Il est des âmes étroites qui ne savent jamais se tenir dans de justes bornes: à quelques pas du tribunal , plusieurs
personnes s'ctnienl hâtées de rejoindre celui qui venait de s'acciiser ainsi ; elles l'accablaient de reproches , et se disposaient même à hii faire une injurieuse escorte. Ferrère est averti , il court : — Messieurs, dit-il en allant an nouveau client que la circonstance Ini donne , messieurs ! sachons comprendre que le repentir aussi est une force. Nous avons gagnd notre procès, et c'est une joie de famille; mais la patrie a gagne' un honnête homme , que ce soit la joie de lont le monde ! Après ces mots , on livre passage à l'homme réconcilié, et , relevé par la puissance même qui venait de l'abattre , il traverse la foule couvert du pardon du grand avocat.
C'est avec de pareils triomphes , avec ce haut sentiment de l'Iioniieur et ce perpétuel respect de lui-même que le barreau bordelais se place à la tête du pays dont il est véritablement la pairie. Cette ville , m'a-t-ou dit , eut de grandes obligations à ses vieux parlemens; entre toutes les antiques cilés , c'est la cité frondeuse par essence; elle dut souvent recourir à des inter«iédiaires habiles et énergi(]urs , et bien lui en prit de placer entre elle et l'autorité les longues simarres de sa magistrature. Mais si le barreau a maintenu ses généreuses traditions, ce peuple reconnaissant a conservé les siennes aussi dans la révérence qu'il lui porte. Par exemple , comment aujourtriiui n'auraient-ils pas en vénération la robe noire et l'hermine «le M. de Martigjiac?
Il donna le mouvement à une sorte de 9 thermidor départemental. Je regrette de n'avoir pas écrit la scène sous le coup de l'impression qu'elle produisit sur moi; je ne puis qu'essayer de rappeler quc!i{U('s détails.
Le président de la commission de Bordeaux, dite commission révolnlionnairCjfut un des o.seurs les plus féroces. 11 n'avait rien à envier à la gUure des gros colliers de l'ordre, si ce n'est peut-être l'expédilive invention de Carrier. M;ns il comptait sur son avenir : la Convention y comptait comme lui; aussi jouissait-il de toute la conliauce d'un