‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 180 sur 232 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

pouvoir qui le prit mnître d'école et le jugea digne d'être bourreau. Lacouibe, enfin, piiiscju'.il faut le nommer, avait mis sur ses listes de proscription plusieurs des personnes les pins marquantes de la ville, et M. de Martignac fut honore d'une persécution particulière.

L'.irrestation de cet homme de bien mit eu émoi tous les honnêtes gens du pays, et le jour du jugement étant connu, ils se présentèrent au tribunal par bandes nondjreuses et agitées. L'esprit de la vieille Guyenne s'était réveillé eu eux , excité , il est vrai , par le iils de ce magistrat , jeune honime ardent , à qui l'heureux don de persuader , et ces qualités essentielles dont se forme la sympathie , avaient donné un part? considérable dans toutes les classes.

L'heure était venue ; l'étroit tribunal contenait à peine les flots pressés du jieuple. Oii parlait bas ; on se faisait passer des mots <]ui fixaient forlcrnent raltenlion : il était facile de voir (jue celle cause était la cause de tous , et que ces groupes divisés allaient n'avoir bientôt qu'une seule vobjjité, et peut-être n'obéir qu'à un seul commandement. Enlin le tribunal s'avance ; ou murmure. M. de Miu-tignac paraît; un silence respectueux succède au sourd tumulte. Calme , il jette un coup-d'œil sur celle foule ; il n'est pas un visage qu'il ne reconnaisse. Sur les gradins su|)érieurs, tournant le dos à la clarté de deux croisées , se [)lace Lacombe : on cherche à lire sur ses traits s'il est queliiue espérance; mais lui , assis dans l'ombre , seuible s'en faire une retraite. La lumière donne en plein sur l'accusé : sa figure est , comme toujours, légèrement colorée ; soti attitude ne d('cèle aucune inquiétude ; il a conservé luêmc le sourire de bon accm'il qui lui est habituel : on dirait qu'il vient plaider, tout au plus, une alFaire de mur mitoyen.

Cependant Lncombe parle ; sa voix heurtée et sourde a des accetis de haine : il interroge. Des r^ ponses claires, nettes, précises, impos<:il)les à interpréter, j)araissent contrarier le tribunal. Lnlin le moment supiême est venu , l'iiccusc demande la parole; mais il la demande sans pas-

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sion et avec toute l'insouciance d'un homme dont le parli est bien pris , qui se defcnrlrn par h.ibiliide de niélicr , et moins pour se sauver que pour ne pas perdre une dernière plaidoirie. On aurait grande envii' de refuser; m.iis l'auditoire nouveau impose, et dans cette situ;ili<ui il f.nil au moins l'apparence de la justice : le citoyen Martignac sera entendu.

Il l'est , en eff<'t , et sa défense , d'abord toute de forme, l)uis chaleureuse , puis entraînant"' , prend de rélévation. 11 raconte sa vie , il prouve; il prouve trop , et Lacombe veut lui interdire la parole. Tout à coup M. de Martignac laisse tomber son style: il explique simplement poui(iuoi il a eu à cœur de se défendre; il vient d'apercevoir dans l'auditoire un ami , un client, un voisin, un homme qii'il cul le bonheur d'obliger; il est en faucille, il faut qu'il se justifie. Une seconde fois la parole va lui êlre interdite; l'auditoire exalté se fait menaçant, il se récrie; Lacombe insiste ; un des juges répond à Lacombe : le tribunal n'est pas d'acecord. M. de Martignac continue ; il a conliance en la justice de sa cause , comme il doit avoir confiance en ses juges. Celui ci, qu'il a devant lui, se distingua aux armées d.ins les premiers temps de la révolution ; il porte d'honorables blessures; Marligriac ne l'a pas oublié. Cet autre , doué du courage de l'humanité , sauva , aux i)érils de ses jours, un homme que les flammes allaient dévorer: Martignac peut lui rappeler ce moment de bonheur, et quel trion)[)hc l'attendit. Aurait-il à récriminer contre sesjuges! Récuserait-il surtout celui-là, dont il n'a pas parlé encore, qui fut si bon fils, dont la jeunesse consacrée à donner du pain à son vieux père, devint l'exemple de la piété filiale? Les vertus éclatantes et les vertus qui cherchent l'obscurité se pressent dans ce iribunal ; tout ce que le cœur a de reconnaiss'ince, tout ce que l'ame a de sentiment et de noblesse est là : aiirait-il donc à les redonter? Non ; et, s'il est sûr des vœux de son auditoire, la plus grande sécurilc hii reste devant de tels juges :^mais (et au moment de pous-

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