‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 181 sur 232 · CHAPITRE XTV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XTV

ser sa botte secrète sa voix reprend sa première force) il s'indigne de voir sur le siège des magistrats quelqu'un qui n'y devrait pas être ; il s'étonne de retrouver un Iiomme souillé auprès d'hommes vertueux. Celui- là, il le récusera; car lui, Martignac, placé autrefois où se trouve cet homme à présent, le vit assis au brmc du vol et de l'escroquerie.

— Accusé , s'écrie Lacomi)e , dont cette fois la taille se redressant laissa frapper le jour sur sa figure pâlie, accusé, je t'ôte la parole! — Et je la garde, niui ! répond M. do Martignac avec intrépidité, — Courage! fit l'auditoire entraîné, cour.ige! — Rébellion ! rc|)lique Lacombe écumant, la menace dans le regard, Je t'ôte la parole. — Je la garde, te dis-je ! riposte M. de Martignac, avec une voix lancée et maintenant impossible à arrêter ; je la garde! |)our dire que tu ne peuxêtre mon juge, car j'ai été le tien ; que tu dois descendre de ce siège, car tu étais sur celui-ci pour vol !... pour vol, gens honnêtes qui m'écontez ! pour vol, juges intègres (pii devez m'entendre! — A bas! à bas Lacombe! crie formidablement l'auditoire, se ruant vers la faible barrière.

Le misérable est haletant, il tremble, il écume, il a peur. Il veut vaincre son émotion ; et, d'une m.'iiu agitée, montrant tour à tour le peuple et M. de Martignac, il les désigne à ses collègues, aux soldats.

— Collègues ! citoyens soldats ! au nom de la république!...— Citoyens soldais ! au nom de l'honneur républicain ! dit enfin à son tour un des juges dont l'indécision vient de cesser, attendez nos ordres. Si le fait avancé sur Lacombe.... — Je l'atteste! s'écrie l'audacieux et noble accusé ; et si Lacombe lU' s'était soustrait aux suites de ce jugement, sous le vêtement qui le couvre, vous trouveriez la marque de la Uélrissurc.

Tribunal et auditoire ne poussent qn'un cri de réprobation. Pressés par les derniers rangs les premiers escaladent l'enceinte réservée; ils se tiennent debout sur les bancs, ils menacent Lacombe. Une voix crie : Silence! et alors M. de Martignac explique dans quelle sallC; dans quel carlou et

SOUS quel numéro, on trouvera la pièce deconviction.Ony va ; tout est exact. Le jugernenl pour fait d'escroquerie est lu en pleine séance. Ce fut l'acte d'accusation de Lacombe : il descendit du fauteuil sur la sellette. Le reste, l'histoire Ta dit; mais je suis tout lier de lui restituer quelque chose.

Après la morl<lu tribun , on détruisit l'échafaud permanent, et M. de Martignac fut proclamé le lihiiratenr de la ville.

Les destinées de cette Gironde sont singulières : de là , depuis la révolution, part toujours l'homme fatal qui doit chnnger la face de notre pays. C'est Talien qui va renverser Robespierre; c'est l'orateur Laine qui donne le premier coup au colosse européen ; c'est Liuch qui y décide la Ibri une des Bourbons. La républiciue est changée, l'empire est détruit, et le royaume réiabli, parée qu'il y a des Bordelais ou des gens qui s'avisent de devenir amoureux chez eux. Il avait presque raison ce disirait de chevalier d'Escîamadon de Malechrist, quand il nous disait orgueilleusement, en élargissant sa cravate roulée en corde de puits :

— Q(ie voulez-vous! depuis Eléonore d'Aquitaine nous sommes eu possession dé donner un peu dé mouvement à riiôlel des Monnaies , et l'écn dé France nous doit plus d'une eflii^ie.

Ce de Matcchri^t était un personnage à noter. Puisque le voilà venu, j'en dirai un mot, non seulement parce (juc c'est une vieille connaissance; mais encore parce (jue c'est un Bordelais; homme de mérite et de courage d'ailleurs , et d'une distraction à enrichir le f.imeux chapitre de Labruyère.

Je l'iii coiuiu riche , et, nprès un assez bon mariage, ayant une excellente tenue. A Paris, il se disait seigneur de Mïidran, Bouliran , Bacalan, et antres lieux; je ne lui vis aucun de ces fiefs; mais au bas des Chartrons, fanbouriç assez riche de Bordeaux , et précisément en face de la

Page 1