CHAPITRE XIV
Garonne, il possédait une mnisou à deux étages, ayant sur le bord de l'eau vingt pieds cirrés de terre sabloiniense , soutenue en terrasse par un mur toujours assez fraîchement récrej)i , plant('e d'un tilleul taillé en cham|)ignon , meublée iVun banc en cerceau , servant de brodequin à l'arbre et de rej)osoir au maître de la maison.
Presque aveugle depuis huit ans, mais ne pensant pas l'êtie, et croyant seulement quM !ui était entré un peu de pousssièrc dans Tœil, sur la prunelle duquel il se taisait souffler régulièrement vingt fois par jour depuis le même espace de temi)S, il habitait dans la belle saison cette maisonnette, fumait sa pi[)e sur le banc verl-de-gris du fameux tilleul, regardait filer le pétulant ch;isse-marée, ou plutôt le devinait au bruit du sillage, ei contait encore de Ses bons souvenirs du combat d'Oucssant et autres où il s'était bravement conduit.
Je le vovîus assez souvent à Paris, à l'époque du théâtre de Mlle Guimard. Il était alors fort bien chez le maître. Lié avec le marquis de Pezai , il s'introduisit chez tous les gens à grandes places. Je ne sais si ses distractions le conduisirent chez les ministres disgraciés , mais il était souvent chez les ministres en faveur. Ce qui aurait dû l'exclure du monde lui en donnait les grandes entr('es ; et, couime certain abbé (j'en <'^^i parlé en sou lieu), tint sa fortune de sa fausse note, le chevalier d'Esclamadon de Matechrist dut beaucoup à ses distractions.
On en comptait cba(iue jour de nouvelles; un amateur en feraitun recueil. J'en voudrais bien citer quelques-unes, mais dans l'embarras du choix je passerai sur toutes ; je dirai seulement de qiudle (Manière il s'y prit pour prouver à sa fi mme sa bonne volonté de se débarrasser d'un défaut dont se trouvaient assez niai leurs plus aimables relations.
M'"<^ de Matechrist , — et je lui dois de com|)agnie un petit souvenir, — M"^^ dj» Malechrist était fort attrayante; un peu rondelette peut-être; mais une peau éblouissante de blancheur, une maia modèle , des yeux comme on n'en
voit guère , des deiils ndmirablcmcnt rangées sous des lèvres en cerise , en faisaient une femme à prendre r.uig parmi les jolies. Elle était charmante, hors deux défauts ; je lui passai'^ l'un assez volontiers, mais je lui en voulais fort de l'antre : le premier , c'est que , lorsqu'un cavnlier bien tourné passait devant elle , elle nourrissait trop son regard , c'était l'œil d'un enf.int devant lequel on fait passer une corbeille de pêches ; le second , c'est ijn'elle était rieuse insupportable. Elle avait de ces rires qui détournent une conversation au profit de leur gaîté. J'ai toujours délesté cette manière de prenire de la place; c'est de la tyrannie, de l'égoïsme : la personne qiri rit ainsi seule en compagnie, est pour moi comme quelqu'un (\m s'asseoirait sur tontes les Chaises.
Peut-être chez !Vl"ie d Esciamadon , cette habitude de rire venail-elle des distractions perpétuelles de sou mari; peut-être n'avait-elle dorme tant de puissance à sou regard que pour réprimer le distrait <lans ses bronillemens de cervelle; car si elle s'en diverti-sait , c'était à sou corps défendant. J'arrive à l'anecdote.
Une fo!S la discorde se mit sérieusement dans le ménage jeune alors. Madame se plaignait d'une froideur dont son amour-propre se trouvait blessé. Elle prél<'ndait que le chevalier lui était infidèle; lui, |)ro!estait de son iimoccnce; madame répondait qu'elle était certaine du fait et sans s'expliquer sur son genre de certitude , elle le laissait assez deviner. Le chevalier adorait sa femme; il s'excusa sur ses mandile^ distractions , promit qu il n'en aurait plus : un heureux tête à tête réunit enfin les époux. Joyeuse, madame mit sur le compte de l'amour celte agréable guérison ; mais le matin , en se levant, elle aperçut dans la tabatière de son mari un morceau de papier blanc, aide nuMuoire conjugil sans lequel le cœur du distrait aurait oublié de battre. Elle fut au moment tie se fâcher; cependant ravisée, elle se contint, et depuis, ellemême glissa de temps en temps de petits papiers dans