‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 183 sur 232 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

cette tabatière.... sans doute dans le but d'habituer le cher époux à (ixer son attentioo.

La fréquentation du chevalifr de Matechrist ajouta à ma judiciaire théâtrale. Je voulais essayer plusieurs pièces, que je n'osais jouer à Paris devant l'éclatanfe comparaison de MoIé. Ze Distrait ôlmt dans mon répertoire, et j'allai voir souvent mon modèle. Je cherchais d'où pouvait venir cette originalité dont Destouches a jugé à propos de tracer le portrait, je ne dirai pas le caractère ; car, n'ci» déplaise ù Labruyèrc et à l'auteur comique, le distrait n'a qu'une maladie de l'attention. J'en voulais saisir avec justesse la singulière physionomie. J'avais cru d'abord trouver la cause des distractions dans la surabondance des idées: d'après mes premières vues, le distrait devait être un homme dont le regard se portait toujours en dedans de lui-même ; un faiseur éternel de soliloques, n'entrant dans le dialogue que par fr.igmens; mais j«' vis , à détailler mon M'itechrist que, jiis(]u'à présent, je n'avais irouvé (jne le préoccupé. Dominés par une pensée puissante, savans, artistes, auteurs , ont des distractions sans doute, mais ce ne sont jioint des distraits; l'habitude du corps ne s'en ressent point. Le personnage de Destonches et ceini de Labruyère ont été calqués sur quelque or'ginal semblable au mien. Le distrait n'est point un penseur; si une ])ensée le fixait il serait guéri. Chez ce geiu-e de malades, j'ai particulièrement remarcpié nue S(U'le de discordance dans l'extérieur. L'allentiou n'étant autre chose (jue l'aecord des sens sur un objet, il y a unité dans leur marche; si l'un d'eux prend le commandement, les autres suivent en subalternes, mais ils so rangent pour venir en aide à la sensation. Dans la di'>:traction il y a anarchie ; (juand la pensée tire à droite , le geste tire à gauche: pour bien jouer le distrait il faut dépareiller les sens. Je ne sais si l'on entend bien ma superbe définition : l'œil qui louche rend assez l'idée que je me fais de la distraction. Quoi qu'il en soit, je jouai le rOIe, et j'eus un bon succès»

Mon chevalier de Matechiist m'a distrait un peu de mes avocats bordelais : j'y tiens et j'y reviens, et je le dois; car, si j'ai été applaudi par la ville entière dans ce pays de Cocagne, je ne nie suis fait d'amis que dans le barreau. Ils m'ont irouvé du (aient, ils m'ont trouvé aimable , ils me l'ont dit en prose, ils l'ont chanté en vers ; une fois même l'un d'eux m'a trouvé du génie à la rime; ils m'ont fait plaisir. M;iinteuant que personne ne me donne guère de ces plai>irs-là, j'aime à me les rappeler; mon ami Paulin m'y aide : lui aussi leur doit plus d'un bon quart d'heure; et, dans la retraite où nous sommes ensemble, il est curieux de nous entendre nous écrier parfois : Vive Ferrère! vive Laine ! vive Marliguac!

Le Mnrtignac que nous faisons vivre ainsi n'est pas Martign.nc le père : l'âge avancé et l'école de droit lui donnaienirde graves pensées, et l'éloinnaient trop de ce qui touchait aux arts pour qu'il fût de notre écot; c'est à M. de Mai tiguac le fils que s'adresse notre exclamation de remorcîni'nt et de souvenir.

Do Marliguac fil>, c'est la gaî'é, c'est Tamabilité en personne; il unit ce que l'esprit a de (Inrsse à ce que l'imagination a do pétulance : c'est le gascon, moius l'outrecuidance , moins l'accent. Comme Champein, il a deux onces de soleil dans la tête de plus que les autros , et n'en est pas plus lier. Sous l'-incien r^-gime , de Marliguac eût été ie plus joli abbé de cour qu'on pût voir, ou le plus alerte chevalier de Malte à citer; et je ne parle pas d'un abbé de ruelle, ni d'un chevalier d'almanach royal; non, je parle d'un abbé comme le fut Bornis, d'iui chevalier de Malte comme le fut Boulflers. Je me le représente parmi les assidus de notre bonne et gracieuse Marie-Antoinette. Il n'eût l)ns été des moins apj>réciés au milieu des Fersen , des Vaudreuil , des Besenval. Je le vois en tête à tête avec de Mauropas (qui aimait l'esprit et qui en faisait, ce qui lui évitait de faire de l'administration), quelle bonne partie à eux deux! paré du petit collet, ou portant hausse-col;

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