‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 184 sur 232 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

prêchnnt le carême devant le roi, ou faisant manœuvrer à Versailles. Que de femmes converties ! que de femmes conquises! Lomenie de Brierine n'aurait eu qu'à se bien tenir; Lauzun lui aurait cherché querelle : on se serait battu au premier sang. Pauvre Lauzuii ! Mais savez-vous qu'il est brave et adroit? Pauvre Lome'nie! Savez-vous qu'il es*; éloquent et persuasif? Par malheur aujourd'hui l'amhiliou n'a que deux routes , les armes et la robe ; de Marlignac devait donc être avocat. Mais pourquoi avocat plutôt que militaire? Uni(|ucment parce que le tribunal est plus prt^s de lui (jui' l'armée. Il est aussi naturellement avocat qu'il serait autre chose. Je le d(Tirrais bien de ne pas réussir en quelque entreprise, même en faisant aussi mal que possible : il fait mal agréablement. Chez lui les défauts prennent de la tounmre; sa gaucherie a du charme, son impétuosité est tempérée pur la grâce. Il est d<' ceux qui ne peuvent jamais perdre une partie; gens heureux à qui les cartes se jouent d'elles-mêmes.

Quelle lete parmi les amateurs, le jour où Ferrère plaidait contre son jeune émule ! Bienlôl on était averti de la lutte, les amis instruisaient les amis ; si on l'avait osé , ou aurait distribué des billets de faire part. Chose vraiment curieuse, le génie et le goût se disj)utant la palme! Leur faculté d'improvisation était égale, leur talent divers. L'un, ayant plus de goût que de génie, se jouait de sou sujet; l'autre, avec plus de génie que dégoût, faisait quelque chose de solennel de chacune de ses causes. Chez Ton , vivacité dans la conception; chez l'autre, ampleur dans les développemens. Ferrère appréciait mieux , Mirtignac embrassait davantage. Apercevoir les rai)iîorts les plus éloignés , telle était la science de Ferrère; distinguer dans un unique rapjjort des nuances imperceptibles , telle était la facullé'de Marlignac. Chez celui-ei, de la linesse, de l'en-lrain, un style anmié, des tours heureux ; chez l'autre, de l'expansion, un grand style, des éruptions de volcan , la marche de lu lave. Chez tous deux , merveilleuse facilité

à trouver îo mot, flux de vives étincelles, de brillanles saillies et d'expressions cre'ées : on îiurait dit qu'une main invisible rcrivail un livre au front de Fcrrère: il semblait que de Martignac dictait une leltre à un ami.

Ils étaient fort liés : j'ai eu le plaisir de les recevoir en- Sf'nible; nous avons mangé, en petit comilé, un blanc chapon de Sainlongp, arrosé d(^ vin de Château-Mari^aud. Je les ai mis aux prises. Dans le monde, Ferrère était un grand enfant, très joyeux, mais de cette bonne grosse joie, de cette joie sincère et cunmunicative dont on prend sa part ({uaud mêine. De Martignac avait une joie plus délicate , un peu frêle, semblable à son tempérament; il trouvait moins fatigant d'exciier le rire (jue de rire luimême; aussi, en bonne compagnie était-il plutôt acteur qu'auditeur. De Ma?tignac a la veine poéti(jue; Ferrère aussi laisiit des vers; mais de Martignac munirait les siens, et Ferrère jetait au feu ceux (|ui lui échappaient; il appelait cela les mettre en lumière : « Je suis p<»ète in partibu^,r> disait-il. Il ne faisa t de vers que pour se délirr le style , et à peu près conune les maîtres dc'crilure font des majuscules à main levée pour si' préparer à écrire sérieusement et lestement. Les sociétés chantantes avaient la vogue à celte époque ; les flons-floris étai<'nt de la réaction, et les temples à Momus s'élevai<nt sur b'S ruines des clubs. Paris vantait ses Dîners du vaudeville, dont le plat du milieu était une écritoire. Les i)rovinees s'étiienl mises à l'instar de Paris; toute la France chantait, et souvent chansounait ; les 86 départeniens agitaient le grelot en attendant que Bonaparte vînt l'attacher. Bordeaux dut voir son cercle de chansomiiers, et bon noud)re d'avocats, tons jeunes alors, en faisaient partie. C'était M.Duranleau , le uerveux arginnenlateur ; et Bwhan, un des auteurs de la Revue de l'an VU; etBarennes, rhid)ile dialecticien , Téerivain délicat, qui savait melire de l'él gaiice juscjne dans un compte de tnlelle ; c'était, en tête, de Martignac. On lui reconnaissait une rare facilite à supporter une pensée ou un bon mot

Page 1