‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 189 sur 232 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Pendant cette courte absence, j'allai chez nos connaissances bordelaises : je faisais des pnrlies dans le pays que l'on aljpclij là, l'eiitre-deux mers, et qu'on devrait appeler pluîôl l'eiitre-deux rivières. De temps en temps je me donnais un peu de solitude ; souvent je m'embarquais dans un leste i)ateiet, humant l'air vivifiant du fleuve, mesurant à la course h^s lourds danois et les américains élancés de la rade. Mon gondolier d'habitude, P.irisien de la Râpée, se moquait fort des enfans de celle Garonne sur laquelle il naviguait, l'ingrat ! cet homiîie n'avait ni vivacité ni intelligence, mais il s'était donné un peu de parlage en lisant beaucoup. Ce fut lui qui m'apprit le singulier plaisir que se donnait Jean- Jacques , lors([u'il se renversait la face au ciel en ses promenades sur le lac ; il m'invita à en essayer. L'effet est magique! La voûle du ciel paraît plus arrondie; l'air prend un reflet plus vague, plus doux à l'œil ; près de la côlc, le véhicule qui vous emporte semble glisser sur les branches des arbres dont on ne voit que le sommet; les nuages qui volent au-dessus de voire lête et le flot dont vous sentez Toscillation paraissent se tenir, et vous, vous croyez voyager dans ce milieu comme voyage un oiseau : on dirait (jue chaque Ir.iit de l'aérien paysage est utie décoration peinte sur la vapeur : les poumons se dilatent, la joie enlre dans l'ame , le cœur bondit ; il y a peu de délire; la mémoire des beaux triomphes et des douces caresses vous revient. .. Quels gourmets que ces philos Jphes!

Je me faisais descendre le plus souvent chez le chevalier de Malechrist avec une intention de pique-nique, c'est-àdire apportant chez mon hôte un pâté, que nous battions hravement en brèche sous le tilleul dont j'ai fait la description. Pauvre de Malechrist! De quil zèle il broyait une aile de perdrix tout en hochanl la lete. — Elles ont heaucoup perdu depuis la révolution, disait-il faisant une entaille à son arbre , comme s'il avait occis lis novateurs qui suppri-^ nièrent le droit de chasse.

Ce digne chevalier redoutait le moment de mon départ, parce que j'étais une ancienne connaissance d'abord, et puis par amitié pour sa femme à laquelle j'envoyais parfois des coupons. — Ah! mon pauvre cher! disait-il, après votre départ, ma boime Luce ne verra plus lespeclaclo. Nos fermiers nous payent ma'. Si encore vous pouviez nous recommander à Thomme aux qu:;lre réputations!

Je ne demandai j)as trop quel était cet homme riche de tant de bonne renommée; habitué aux continuelles distractions du chevalier, je pensais que celte belle qualification tenait à quelque rêve; mais il finit par me prier positivement de le recommander à Martelly.

Je connaissais Martelly de renom, mais je comprenais peu la demande, cet artiste ayant un engagement à Marseille; cependant je me laissai expliquer la fastueuse dénomination du chevalier, ou plutôt celle qu'avait donnée à ce comédien remarquable la ville de Bordeaux où il tint avec honneur l'emploi de premier rôle ù diverses époques, et notamment vers 84.

Auteur d'un recueil de fables pleines d'observations et d'un naturel exquis <ians le dialogue, Martelly prit dans ce genre, qui tient de bien près à la comctiie, le goût le plus prononcé pour l'art dramatique , où il s'essaya rt réussit : voilà pour la première réputation. Ce jienchant à l'art (lran»atique le mena tout doncemenl à l'art théiltral ; il s'y consacra et y eut des succès : une intelligence profonde , lin esprit judicieux , un débit d'une justesse parf.iite, l'observation délicate des moindres nuances d'un rôle, une sensibilité naturelle , l'auraient porté très haut s'il n'avait manqué de force et d'éclat, s'il avait eu la possibilté de varier sa physionomie avec autant d'art et de bonheur qu'il variait son ton, sa démarche et son débit. « Je veux plaire aux censeurs et aux censés» disail-il. C'est fort bien, mais le diable au corps est la poétique de tout le monde. Quoi qu'il en soit. Grange, dont j'ai déjà apprécié le talent , cl Martelly étaient les premiers des seconds : voilà

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