‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 198 sur 232 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

maison qu'on aurait pu nommer un hôtel , si l'e'galité ne défendait aussi les titres aux maisons.

Où dianlre allons- nous? et quel chemin me fait -on prendre? Quel besoin de venir rue Daupliine pour savoir si le Directoire ordonnera ou n'ordonnera pas la re'union tant désirée? Ceci devient piquant ; je me tais cependant. Ve'ritable curieux quand je suis sûr de tenir bientôt une explication, je la retarde jusqu'à ses derniers mumejis; l'inédit dont j'entrevois le terme a un charme souverain que j'aime à i)rolonger. J'alhii donc tr.iversant une petite cour, montant un escalier, demandant pardon à des hommes élégans exhalant le musc, et à des femmes emphuwées , embaumant comme un parterre , tous sérieux , tous blêmis, tons ayant l'air d'ames en peine qui cherchaient depuis long-temps quelque chose de très diflicile à trouver.

Toujours précédés de l'enfant, ma dame et moi entrons dans une première |)ièce. Un monsieur passablement mis se présente ; Raucourt donne ses deux cartons. On nous fait passer dans une seconde pièce ; la porte se ferme sur nous : la jolie figure de l'enfant s'évanouit sous une vieille tapisserie. Nous sommes dans une ciiambre a peine éclairée; d'épais rideaux déiobcut le jour, le plafond est tout étoile de noirs squelettes de corbeaux et de peaux de serpeus, d'où s'écliappe une paille rassurante : je crois voir les objets de l'inveiitair»^ de Tavare. Deux ou trois vieux bouquins sont jetés çà et là; quelques lampes éteintes sont renversées; pins, des récliiiuds; plus , du charbon : ici un crâne, avec une coquette couroiuie de coquelicots ; là une longue tresse de cheveux clouée à la muraille j)ar la lame d'un poignard : tel est rameid)lenient du lien de délice où je suis introduit. Nous sommes chez M iitni : Raucourt me régale de la bonne aventure.

Il n'y a point à se cacher d'aller là, Martin reçoit tout Paris. La France entière est occupée de devins et de divination, cl la capitale donne le ton. Les puissans et les pe-

tits, ceux qui craignent de perdre et ceux qui craignent de donner , se presse nt en foule à la porte du devin célèbre : nous n'avons pas su fixer le passé, nous voulons connaître l'avenir. Les temps désastreux que nous avons parcourus, les orages que nous n',avous pas su conjurer, on voudrait prévoir si cola recommencera. Comme quelqu'un l'a dit, dans rimpui«s.)nce de bal Ire la destinée, on se fait le courtisan dos oraclos. P.iris a ses sibylles à tout prix, qui font distribuer leurs adresses dans les promenades, et qui la donnent dans les journaux; pour les consulter il faut s'y prendre à l'avance, s'inscrire, marquer son rang. Nous sommes revenus au treizième siècle : un dix de carreau trouble nos jolies l'eninies ; b- niarc de café déconcerte nos élégans; U; blanc d'œufest l'oracle de nos hommes de marque; et pourtant t'herbe n'a pas eu le temps de se faire grande sur la tombe qui renferme les cendres d^ Voltaire, de Rousseau, d'Helvélius, que j'ai vu si beau et si enthousiaste, de Diderot, que j'ai vu si l'éeriqueet si convertisseur! Chez Martine'est pour les personnes commesur le Pont-Neuf pour les haillons : hier incrédules, aujonrd'hui superstiiienses; hierensabols, aujourd'hui en colhunie; hier au temple de la Raison, aujourd'hui à la messe. La messe a repris ses droits: en fait de religion, nos dames étaient des Lacédémoniennes, aujourd'hui ce sont des Espagnoles. 11 y a dans cela du bon ton et de la conscience : une jolie femme, un jeune homme , qui tiennent à l'étiijurtte , qui veulent faire leur s.ilut , (jui désirefit la considération , doivent aller dévotement à la messe le m.ilin , chez le jongleur à midi, au boulevard d'-s Ilaliens le soir. L'oflice divin, Garchy , le rosaire, le Messager du soir, l'Almanach de Liège, le thé, Martin, Coblentz, le scapulaire et l'Opéra, voilà la vie reçue V la morale en vogue, et toujours comme sur le Pont-Neuf , c est de la vie salmigondis , de la morale bricà-brac!

Picard , sans cesse à son poste , toujours saisissant au vol le ridicule courant, s'empressa de mettre eu scène celle

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