CHAPITRE I
amusante reine des salons , devint en peu de temps une béguine presbytérienne; sérieuse, gourmée , hautaine , elle parla principes, abus, constitution : dès-lors le club changea de face, il visa à devenir une sorte de bureau de l'opinion , et pour justitier celte prétention il enrégimenta adroitement l'esprit d'opposition qui est inné chez les Parisiens, il lui créa une véritable hiérarchie; cet esprit de critique eut désormais ses présidens, ses conseillers, ses orateurs, il écrivit de ïon^s factuni s , parla pendant de grandes heures, grava le nom de ceux qui avaient bien mérité de lui sur les tables de son livre d'or, et promit de faire une renommée aux plus hardis. Sur cela , on crut à ces fréries politiques , on publia que chez elles se tenaient les véritables bureaux de l'esprit public. Quant à moi , indigne , je n'y vis jamais que l'esprit de dénigrement, et ceux qui connaissent à fond la vie de ménage de Paris n'auront nulle peine à me croire. Paris a toujours voulu être amusé aux dépens de quelque chose ou de quelqu'un, et rien n'est moins amusant que l'éloge. Comme ce bon Perrin Dandin invitait Angélique à venir voir donner la question pour passer une heure ou deux , les clubs agrandissant la médisance, lui faisant, en apparence, un noble but, invitèrent aussi une partie de la France à venir voir donner la (jneslion à la société en la prenant de bas en haut. Depuis 88 jusquV'n 93 , la satyre trempa fortement les lanières de son fouet dans les plus âpres acides, et au nulieu des cercles où elle plaisantait, dans les cales où elle mordait, dans les coteries où elle boudait, au coniptoir où elle grondait, à la halle où elle criait, au spectacle où elle sifllait, sur la place publique où elle excitait la temj)éte, en tous les lieux enlin où elle faisait entendre sa voix en proclamant: « ceci est de l'esprit public, » je n'ai janiais découvert que de l'esprit de contradiction décoré d'un litre magnifique.
En ces temps-là , et quand la société française était tourmentée de sa longue et douloureuse maladie inflam-
matoire , il eût été bien étonnant que la fièvre se fût arrêtée aux rampes du théâtre. Aussi , malheureusement pour notre tranquillité, pour l'honneur de fart et presque malheureusement pour la vie de plusieurs d'entre nous , les événemens publics et les passions qui les amènent et celles qui en profitent, vinrent se réfléchir dans notre foyer avec la plus scrupuleuse fidélité.
C'est dire que nos grandes querelles ne commencèrent pas avec Charles IX , ainsi qu'on l'a écrit. Bien avant Talma , bien avant Charles IX , et quand Chénier tombait tout à plat avec Azemire ^ nous nous étions , nous comédiens , rangés sous différents tlrapeanx. Bien avant le ministre Roland et la seconde restauration de l'illustre Genevois, nous nous disions: — Es-tu Calonne? es-luNecker? nous blâmions ce que d'autres exaltaient, nous portions aux nues ce que d'autres dénigraient, Lisette était en guerre ouverte avec Frontin à cause de l'assemblée des notables, et Alceste ne voulait pas ctowt i\\x déficit malgré les assertions de Célimène.
Je tenais pour Calonne ; il paraît que je me suis trompé. Une bonne partie des nôtres tenaient pour Necker, et je ne sais s'il est bien démontré à tous qu'ils aient eu raison. Quand arriva à M. de Calonne ce fameux accident du ciel de son lit dont il faillit être écrasé, je supportai de Dugazon le calembourg assez plaisant : «Ciel! juste ciel! ciel vengeur! » Mais quand l'étoile de Necker lit pâlir celle de son rival, Dugazorï, à son lour, ni'en'endait dire, d'après Condorcet : « Puisqu'on a nommé M. Necker directeur-général des tinatices, je deviendrai certainement directeurgénéral de l'Opéra; car j'ai l'oreille fausse. »
Comme partout, chez nous la politique faisait tort à la littérature, nous donnions l'heure obligée à Molière, et le reste du jour ét.iit tout à l'assemblée des notables eu 87, et tout à rassemblée des états-généraux en 89. A cette première épo(iue, les avancés nous abordaient avec la pasquiiiadc suivante :