‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 3 sur 232 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

«Vous êtes avertis que M. le contrôleur- géne'ral a levé une nouvelle troupe de comédiens (1), qui commenceront à jouer à Versailles devant la cour, le lundi vingt-neuf de ce mois. Ils donneront, pour grande pièce, les Fausses Confidences, et pour petite le Consentement forcé; elles seront suivies d'un ballet-pantomime allégorique de la composition de M. de Calonne, intitulé le Tonneau des Danaïdes. »

En revanche, nous, les rétrogrades ^ aux premiers jours du grand projet de régénération, nous débitions à nos adversaires cette parodie du style nouveau des grandes harangues de Necker :

« Sire... vos enfans... le peuple... la nation... Vous êtes son père... La constitution... La puissance exécutrice dans vos mains... La puissance législative... L'équilibre des finances... La gloire de voire règne... L'amour de votre peuple... Sire, le crédit... Les fondemens de la monarchie ébranlée... Tout concourt... tout rassure... Votre équité... Les yeux de l'Europe étonnée... L'esprit de sédition détruit... Les larmps de vos peuples... La postérité... Abondance...Gloire.. .Patriotisme. ..Abus du pouvoir.. .Clergé... Noblesse... Tiers-état... Sublime effort... Les siècles à venir... Sagesse... Prospérité... Vœux du royaume... Nation imposante... Epoque à jamais mémorable... Eclat de votre couronne... Bénédictions... Les vertus de Louis XII... la bonté de Henri IV... Oh!... ah!... sire, douze et quatre font seize. »

Il est vrai qu'alors on s'amusait encore , et , avant le temps où tous ceux qui avaient un canapé et une pendule furent méchamment appelés aristocrates, quand ce mot , créé de la veille , f.iisait sourire , comme nous avions aussi, nous , nos fiers d'Espréménils , nos irrésolus d'Enlragues ,

(I) Les notables qu'on prétendait avoir été appelés pour jouer un rôle de complaisance, et qu'à cause de cela on appelait d'avance les notés.

f) MÉMOIRES DE FLEURY.

nos piluiteux Criissols , nous imitions les plaisanteries faites sur leur compte : nous nommions Dugnzon Aristocrâne ; MoIé, qui ne savait trop s'il serait blanc ou noir, Aristopie ; et notre brave Larochelle , qui ne parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche, Aristocrache.

Ainsi , au Théâtre-Français comme dans le monde , l'ordre ordinaire du spectacle fut interverti : la farce ne laissa pas deviner la tragtklie , mais les plaisanteries s'envenimèrent comme tout s'envenimait autour de nous ; les plaisanteries servirent à faire connaître de quel bord on était, et quand elles devinrent passioiuieVs, chacun se trouva en ligne. Autrefois on ne se disait pas un mot piquant sans se faire, avant toulc hostilité, le salut des armes; mais au temps où nous étions on att.iquait vertement , et, pour anticiper sur un mot que créa plus tard la langue révolutionnaire, on sans-culolisa l'épigramme.

Charles IX arriva.

Comme nous avions marche! Quand j'étais à Ferney, faisant à la perruque de Voltaire l'espièglerie consacrée par la tradition, ce vieillard novateur écrivait à Saurin : « Le temps viendra où nous mettrons les papes sur le théâtre , comme les Grecs y meltaienl les Atrées et les Thyestes qu'ils voulaient rendre odieux. Le temps viendra où la Saint- Barlhélemy fera un sujet de tragédie. » Eh bien! ce temps que, dans son imagination prophétique,Voltaire plaçait loin encore dans les génératio>is futures, ne fut séparé de sa mort que par un espace de onze années : Chénier venait de mettre au théâtre la Saint-Barlhéleniy.

Cette Saiiit-Barlhéleiny des rois marqua la plupart des comédiens pour une prochaine Saint-Barthélémy de proconsuls, et fut dès-lors un signal de luttes, de persécutions et de désastres, dont la vieille maison de Molière et de Corneille eut bien long-temps à gémir.

Dans ces jours d'orage, il y eut un malheur réel pour notre société littéraire : c'est que la Comédie en masse était

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jeune; car , nprès Mole , Dazincourt et Dngazon, je me trouvais le doyen et je n'avais pas quarante ai»s ; puis , sur trente-six come'dieiis dont se composait notre troupe, on comptait neuf femmes, jeunes, jolies, rieuses, et qui , à la rigueur, auraient pu faire eneoro quehiucs arnif'es de couvent. Cet ensemble ne j)0uvait être bien solennel et ne dominait personne. Ce qui nous man(iuait essentiellement, c'était un de ces grands talens qui, à eux seuls, sont tonte la comédie ou qui lui donnent un nom ; un de ces pivots sur lesquels roule une responsabilité de gloire; un de ces grands comédiens que le public désigne, sorte de monarques dans l'art, qui peuvent asservir chaque volonté dans une seule; une de ces hautes renommées qui rangent autour d'elle toutes les rivalités de second ordre , et absorbent leurs jalousies. Auprès de ces grandes forces d'un seul , toutes les forces subalternes prennent leur parti , on ne regarde plus autour de soi , on regarde au-dessus : les ciifans ne se mesurent que lorstju'ils sont entre eux; un grand écolier arrive-t-il, la cérémonie paraît ridicule ; ils rentrent dans les rangs, et attendent que la taille leur vienne. Nous avions bien Mole ; nous avions bien Contât, et certes ces comédiens étaient des premiers entre les premiers; mais une observation très-remarquable dnns la spécialité de notre art, c'est que ce sceptre du Théâtre n'a jusqu'à présent été tenu que par un acteur tragique, soit que cette large exécution de la tragédie, celte dépense des forces de l'ame, inipose an public , et qu'ensuite l'opinion du public vienne réagir sur le théâtre, soit qu'on ne puisse séparer totalement l'acteur de sou rôle , soit encore que cette héro'ique manière d'être prête quelque chose de sa nature à ceux qui se livrent à ces grandes études , et que les noms historiques , digneuient portés, s'attachant à ces hommes privilégiés, jiour trois heures par jour qu'ils les ont, nos imaginations complaisantes leur en laissent le bénélice pour les vingt-une heures qui restent , soitenlin (juc la religion des arts ait aussi besoin d'un culte extérieur.

Pour quelqu'une de ces raisons saus doute, ou peut-être pour quelque peu de chacuue , ce pr^^stige existe nu profit du genre tr.igique. Baron, Quinault, Lekaiu, Briz.ud, ont e'té de vérit;i!)les princes d'une sorte de dynastie théâtrale, et , quand la France brisait la couronne de ses rois, nous cherchions chez nous le front qui devait recevoir la nôtre, puis , faute de le découvrir, entre d'habiles lieutenans chacun se disputait une parcelle du pouvoir. La Comédie-Française de 89 était une régence sans minorité.

Et pourtant, l'enfant qui devait grandir pour ces hautes destinées était là ; l'homme sur le berceau de qui la tragédie s'était penchée , lui soufflant l'esprit de ses refrains sombres et terribles, Talma, vivait au milieu de nous; mais nous le méconnaissions encore. Dugazon , ou plus habile ou mieux inspiré, s'était fait le saint Jean-Baptiste de ce nouveau Messie, dont nous prétendions que la puissance n'était pas bien révélée.

Il est vrai que noire Messie trancha d'abord assez vivement du Mahomet; il fut poussé à nous chagriner un peu, et nous le lui rendîmes.

On m'a vu verser des pleurs de rage et me désoler avec Contât, lorsque, armés du droit d'ancionrjeté , nos aînés nous repoussaient dans les oubliettes du répertoire. En me trouvant opposé à Talma , maintenant que j'ai conquis ma position , sans doute on ne manquera pas de me crier ; — Vous étiez et vous êtes encore orfèvre , M. Josse ! — Je ne dis pas non ; je conviens que ce droit d'ancienneté , si injuste en 1778 , me sembla plus tolérable à mesure que j'avançais en grade ; mais notre digne Manlius, qui voulait alors brûler cesrèglemens sur l'autel de la patrie, comme entachés de féodalité théâtrale, n'avouera-t-il pas que, quelques années après , il les a Irouvés très-bons à invoquer. En serait-il donc par hasard des régleniens comme du vin de Bordeaux , qui se bonifie avec l'âge? Quant à moi, comme je fais des Mémoires, et non point un panégyrique , je veux bien croire avoir fourni pour mon compte

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