‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 200 sur 232 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Rien n'égalait l'orgueil de Martin lorsqu'il parlait de sa science , et il n'y manquait jamais , quelque consultation qu'il eût à donner. Après avoir fait son prix, il était beau à écouter. Vantant sa marchandise en négociant expert, dépréciant ses confrères, ou lessybilles de carrefours dont la capit.ile était inondée, il tenait, assurait-il, ses prophétiques secrets d'un moine franciscain fort habile, vieillard vénérable, ami cher! qu'il avait là, disait-il, essuyant une larme (ihale, et montrant dans son coin le crâne grimacier qui faisait meuble et ornement avec sa couronne de coquelicots. Au surplus, Martin Inissait aux devins subalternes les petits tours du métier, les minces affaires de galanterie, les effels perdus de peu de conséquence, les ambes à la loterie nationale, et les petits chagrins de jeunes filles ; c'était avec le ton et l'attitude d'un capitaine racontant comment il s'est emparé d'une redoute qu'il s'écriait italiennisant : — Ze soui lou premier pour les vols et pour les mariazes ! Ze soui l'ounique! Masurtoui pour les vols; perque il n'y a que moi. La police elle me consoulte !

Je crois qu'en eflet la i)olice le co/hwtliaii souvent; et, dans ce cas, c'était un bon espion qu'un e>pion chez lequel venaient le« gens dont on avait inlérct à connaître la vie. Ainsi, peut-être, m ayant l'uir de n'être que l'agent de la sorcellerie, il devenait le premier agent de la persécution. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il disparaissait tous les dimanches, sans que l'on sût par où ni comment, ni en quel lieu il se rendidt. Allait-il se reposer du rôle fatigant de prophète? allait-il rendie compte de ses découvertes? On ne l'a jias su ; on ne le sait |)as encore; et une nuit, M.irtin et le blond émissaire (ju'd envoyait à l'ailût des belles daines, et son premier commis, disparurent sans que l'on ait jamais ru de leurs nouvelles.

Cet homnie, dont Ip vis.ige tenait de l'effronterie de Labranche et de l'hypocrisie de Tartufe, caehait assez habilement ce mauvais fonds , et savait prendre plus d'une physionomie : quelquefois mystérieux , quelquefois amu-

sanf , il pouvait aussi se montrer sévère et paternel. Changeant (le masque et de coiiversalion d'après les personnes, il contentait les crédules, et intéressait les incroyans. Avec nous il fut tonte espèce de choses : c'était nous traiter en cornéliens; mais il finit sitignlièremenl la scène.

Après un dialogue assez prolongé, dans Irqnel Ronconrt avait complètement oublié l'objet de sa demande, l'intéressant sorcier nous invita à la formuler d'une manière plus jjréciscquo la premièie fois, et nous comprîmes parf.iitemeiit la précision ei l'objet principal de la formule , en voyant le commis de tout à l'heure s'avancer tenant un plateau.

J'y posai doucement une pièce d'or, et Raucourt demanda ceci :

— Nous venons vous consulter, citoyen, pour savoir si nous pouvons co'upter sur le succès de <|uelque chose. — C'est un peu généraliser , madame (il ne dit point ciloy<'nne) : votre formule me rappelle celle de ce pauvre 'Vestris, qui , le jour du di'but de sa femme, voulut faire dire une ujesse, et qui, dans la crainic de se voir refusé , pria le prêtre d'oft'nr le samt-sacrifice pour obtenir le succès de quelque chose.

Que l'on ji.ge de notre ét'^nnnement ! Vestris cité ! cité par Martin 1 Une anecdote de famille ! Pour la seconde fois! en cette séance, nous nous regardâmes fort surpris. Nous n'avions pas dit qui nous étions : avait-il deviné? Le hasard seulement le Ot-il placer si à propos une histou-e de théâtre? S il avait deviné, ce n'était pas tout d'abord son jeu d'avoir Pair de nous reconnaître. Un léger mouvement d'épaule fait par ma camarade m'avertit qu'elle attribuait au hasard cette sorte d'allusion. Je me préparais à dire plus précisément de quoi il était (lueslioii , car nous avions vu tout ce qtie nous vonhon> voir, et des gens plus en peine que nous attendaient leur tour ; mais lui , sans cloute dans la crainte de manquer un eflVl préparé :

— Je vois que je suis ici avec des cspriis forts ; il faut

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