‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 202 sur 232 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

guère l'esprit qui adoucit et concilie, devint conciliante et douce var amour du diable.

Nous avions quelques craintes encore de la pétition des aulcurs dramatiques : ils voulaient jdjsolument la st^paration avîint la réunion. S'agissait-il donc seulement de placer une barrière au milieu de. nous, et de dire : Vous, vous tirerez à gauche, et vous à droite. Ne risquait-on pas de voir aller d un côté celui (jue Ton aurait designé pour l'autre? Certes on le risipiait, et cela aurait été. La situation d'une salle de théâtre n'est point indifférente aux choix des artistes; le théâtre par excellence est toujours celui qui se trouve à la meilleur*^ l)lace. La Cliaussée-d'Antin était devenue l'héritière, encore novice, encore maladroite, du faubourg Saint-Gcrmain ; il fallait lui donner l'usage du monde, et pour cela [;Uicer les professeurs auprès delà maison.

La dernière raison, ou plutôt la première de toutes, et je la révélerai , dût-on m'accuscr d'aristocratie et d'être un homme de peu de littérature , la raison sans réplique , c'est que le premier théâtre français sera toujours celui où se rendront le plus de carrosses. La question des deux troupes était toute là : il s'agissait d«^ savoir lesquels d'entre nous voudraient se destiner au théâtre oii l'on se rend à pied, et les opposans les moins prononcés contre la mesure n'étaient pas les républicains.

C'est dire qu'entre nous il restait encore plus d'une vieille rancune à étouffer. Pour faire de la famille, il faut voir plutôt par l'œil de la justice que par celui de nos opinions : nous n'en étions pas tout-à-fait là. Chacun voulait prendre scssûrett's; il ne s'agissait p;is seulement de s'unir, il fallait savoir si, pour la suite, il n'y aurait pas incompatibilité d'humeur et de caractère. Nous essayâuu'S quchpies thés i)réparaioires : on se serrait la main peu à peu. ^ous augmentâmes le nombre d( s convives; le thé devint un festin. Nous avions peur de la haine de nos dames : la haine! elle est si lourde à leur cœur, si contraire à leur nature,

qu'elles la gruvlenl long-temps pour faire les fortes : nous avions pour de mettre les châles alléooj.jqn(»(^ (.,^ |)rësence (les pchirpes à rayons conslilulionnels. Tout alla bien cependant , et enfin nous eûmes une sorte d'essai d'assemblée générale.

C'était beau à voir! tant de talens et tant d'espérances! Tant de pensées diverses confondues dans une pensée d'arl ! Rome et Genève réunies!

— Je demande la parole, dit Michot.

— Je demande la parole , dit Talma.

— Je demande la parole, dis-je.

— A Michot! ditDazincourt, (jui présidait.

— Ecoutons, s'écii.i le chœur.

Michot se leva, prit de la main droite sa chnise , à laquelle il fit faire un demi-tour, la meltant devant lui comme une tribune portative.

Mesdames et Messieurs. Ceci n'est qu'un, apologue; je l'ai trouvé bien. Mais il nesl pas de moi ; vous y aurez confiance. Je commence.

Quelques i)ersonnes étaient ou feignaient d'être embarrassées i)our savoir combien font six et six. Elles s'adressèrent à un député du côié gauche; il répondit vivement :

— Six et six font douze.

Qui n'entend (]u'une cloche n'entend qu'un son, s'écrie un penseur de la troupe ; écoulons un député du côté droit. Eu «ffet, la même question est juoposée à cet honorable membre. Après avoir mûrement réfléchi , le nouvel oracle fait entendre ces mots :

— Six et six font quatorze.

Jamais les consultans n'avaient été si en)barrassés. Ils cherchent un docteur |)lus habile que les deux autres, et apercevant un membre du milieu de l'asseuïblée, ils lui proposent la même question : Oh, f>h! s'écrie celui-ci, .six et six.... ce n'est pas un petit problème! Combien vous a-l-ou dit à gauche? — Douze. — Et combien à droite? —

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