‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 203 sur 232 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Quatorze. — En ce cas , répond-il , en pressant son front de sa ninin comme pour y faire feriiiciiter les idées, en ce cas , il laut être iinpartiai , je vais vuus dire la vérité :

— Six ET SIX FONT TREIZE.

Voilà, ajouta Michot, voilà l'histoire de nos opinions passées; voilà riiistoirc de nos erreurs, de nos mécomptes, de nos allées et de nos venues, de nos amitiés et de nos antipathies. Six et six font douze, mesdames! Six et six font douze, messieurs , criait le comique orateur, avec la voix d'un commissaire aux enchères. Jouons la coniédie, aimons-nous! six et six font douze. Que ceux qui sont de l'avis que six et six font douze lèvent la main.

Presque toutes les mains se levèrent, s'agitèrent en signe d'assentiment ; un long vivat salua Michot : tons les visages respiraient la joie , la concorde. La belle figure de Talma attira l'attention : son large front se déplissait; son magique regard voyait l'avenir; son ame contenait un cantique ; sa voix le laissa échapper :

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés, Et porte sur s >n fiont une raaicjue immortelle?

Peuples de la terre, chantez!

Jérusalem renaît, plus charmante et plus belle!

D'où lui viennent de tous côtés Ces enfaiis qu'en son sein elle n'a point portés?

Lève, Jérusalem, lève ta tèt»^' altière! Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés. Les rois des nations, devant toi prosternés,

De tes |)ieds baisent la poussière.

Les peuples à lenvi marchent à ta lumière. . Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur

Sentira son ame embrasée.

Cieux! répandez votre rosée.

Et que la tarte enfante son sauveur!

Talmn fut délirant , sublime; il nous sembla couronné d'une auréole : avec l'enthousiasme la i)aix entrait dans toutes les âmes, Palpitant, hors de moi , je m'écriai , mon-

trant un buste de Molière qui nous dominait. Le Sauveur, le voilà ! qui l'aime le suive! El je courus à notre graiid patron, le pres^^ant dans mes bras, le couvrant de mes baisers; et tout le monde y courut. Toutes les nuances disparurent devant un seul jimour; les mains s'entrelacèrent, entourant, courormant limage sacrée : un long pacte l'ut cor.clu. La nouvelle Jérusalem, la Jérusalem pleurée et désirée, la Comédie-Frainçaise venait de renaître!

Rien ne manquait à l'ensemble de cette magnifique réunion. La sanction de l'autorité se fit à peine atlendre: et tous unis, tous luttant de zèle et de dévouement, nous fîmes la solennelle ouverture sons l'invocalion des deux pères de l'église théâtrale : nous jouâmes le Cidçi l'Ecole des Maris,

MADAME AKGOT, HECTOR.

M">e Angot chez Nicolet. — Éventails conjugués. — L'Angot des deux espèces. — Portraits. — Anecdotes. — Marie-Daaae. — La Harpe à Marbœuf- — Naissance du nié'odranie. — Règne de quatx-e rimes. — Littérature-pléonasme. — Talma et INapoléon. — Hector.

Lorsqu'une pièce nltirc h foule , je ne dis pns le public, la foule c'est tout le monde; lorsqu'un oiivr.ii^e draiiiatiqiie JDiié à droite ou à gauche , par nous ou par d'autres, appelle tout Paris, le Paris des salons vl celui des greniers ; quand les cinq etiiges se versent d;uis un même p.irlerre; quniul la renommée de celle |)ièce s'étend de la ville aux faid)onrgs , franchit la barrière et allire la banlieue et la province, (ranchil la fronlière et attire l'élran'^er, qui vient voir autant l'ouvrage (pu! les assislan*^, c'est-à-dire la nation de la piè e et celle de la salle , modèle et copie cnsend)le ; quand je vois cela , je fuis une marque à l'ouvrage , et j'en garde pcut-elre plus prccieusement le souvenir que celui

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de l'œnvrc où s'exerce le talent, où s'attache le gënie; d'abord parce que le talent et le génie n'ont pas besoin d'un grel'lier de ma façon, et puis |)arce que le geuie et le talent ne se trouvent pas toujours sur les roules où ces pièces sont de mise. De tels ouvrages tiennent r» une situation du pays, à un revirement subit dans les mœurs et dans les fortunes: ils .'ipparaissent assez ordinairement au moment des réactions, au moment où les événem» ns marchent vite. Aussi faut-il (jue le peintre se mette prestement à l'œuvre ; car si l'on veut attendre que le persotmage nouvellement e'clos pas'^^e de la caricature à la comédie , on n'a rien. Il est des mœurs qu'il faut tirer au vol ; c'est ce que fit Aude pour Madame yingot.

Cinq cent mille p''rsonnes coururent à Madame Afigot, Pour lui faire visite , toute la bonne société du temps se donnait rendez-vous chez Nicolet dans les loges d'apparat; tous les amateurs de la rue Monffetard se rendaient au parterre. L'Europe envoyait là ses représentans. J'y ai vu entrer <ihomiéte.s ouvriers, les bras nus, le lonnet de laine sur l'oreille et le tablier de cuir en sautoir, coudoyant des ambassadeurs qui avaient demandé la pièce. Ces jours privilégiés, la salle était éclairée en bougies. On s'éventait du mouchoir aux petil(S places; on rafraîchissait l'air aux premières loges avec des éventails fort singnlieis, éventails appelés la grammaire des rentiers, l'inventeur ayant fait écrire dessus en lettres d'or la conjugaison du verbe: Je fus , tu fus , etc. Aucune des charmantes spectatrices ne voulait être une Madame Angot , c'est-à-dire une nouvelle enrichie ; pas une (jui n'eût r«'venlail conjugué , lequel donnait lieu à de singulières allégories , surtout quand les brillans cavaliers qui l'entouraient, maris ou prétemians, lisaient tout haut nir ce meuble mollement agité : Je fus , tu fus, il lut. NotïS fumes, vous fuies, ils furent....

Disons d abord quelle est la Madame A"got que fil pa-» raître Aude ; je dirai ensuite si elle ressemble à celle de U société.

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