‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 21 sur 232 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Une (les brillantes soire'es où ce sujet fut le plus tîe'vejoppé, précéda de quelques jours la fameuse séance de la renonciation aux titres. Nous avions passé de beaucoup la saison où s'ouvrent les salons; mais il régnait alors une telle anxiété, que la plupart des amphytrions prolongèrent leur séjour à Paris , et conlinuèrent à recevoir leurs convives. On avait un pressentiment que si l'on se séparait ou pourrait bien ne plus se retrouver, et, ainsi qu'à l'instant d'un voyage dont il est impossible de présumer le retour, on retardiiit les adieux par tous ces arti lices que sait si bien trouver l'amitié ou Tégoïsme des habitudes. Ce jour-là, les iidèles étaient venus en foule, soit ceux qui portaient le plus souvent la parole, soit ceux qui d'ordinaire faisaient tapisserie autour des parleurs ; parmi les premiers , on distinguait MM. de Tilly, de Condorcet , le chevalier Richard , et , je me le rapelle aussi , Trial , de la Comédie- Italienne; dans le rang des personnages muets, il en est trois surtout assez comiques et dont j'essaierai de tracer, en passant , une esquise rapide.

Le vicomte de Sal*** , bossu comme la première lettre de son nom , et, s'il est vrai que tous les bossus aient de l'esprit, malheureusement bossu en pure perte ; emprunteur déterminé , sous le prétexte de l'héritage de je ne sais quel oncle, riche, mais gascon comme Toulouse, sa viHe natale, lequel (l'oncle), loul en promettant qu'il mourrait bi^'ulôt, n'en était encore qu'à la goulte en avancement d'hoirie. Ce pauvre vicomte faisait de temps en temps des salutations intéressées à nos goussets ; il empruntait ()uatrc ou cinq louis d'or à tout le monde, en laissant présumer qu'il pourrait bien aller plus loin ; mais on s'en tenait assez à ce prospectus, malgré les plus tendres billets que , par parenthèse, il terminait toujours ainsi , à cause de la force de l'habitude : Votre très-humble et très-obéissant débiteur.

Le chevalier X*** de Mont***, cadet de famille, pauvre par elle, riche parle jeu, où il était heureux; il avait telle-

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ment l'usage de tenir les cartes, que jamais ses bras n*étaient balans ou ne glissaient le long de son corps : il portait toujours ses mains à quelques pouces de la poitrine, les doigts serrés, et il regardait dans le vide ce qu'il croyait y voir, avec un air d'anxiété ou de joie, comme s'il avait eu trop de petites cartes ou beaucoup d'as. S'il vous présentait sa tabatière pour prendre une prise, il ne manquait jamais de vous dire d'un air distrait : — Coupez. Quelqu'un lui annonçait un jour la mort d'un de ses meilleurs amis : — terrible nouvelle! s'écria-t-il , avez-vous du trèfle?

Madame de Jussy d'Achets, femme cbarmanle, si elle n'avait traîné partout sa lente apathie et ses langueurs; femme tout vapeurs, tout fard, tout cassolette et tout indolence. Ses jambes auraient eu besoin de relais; aussi aimait-elle beaucoup à aller en chaise , parce qu'on se fait voiturer, pour ainsi dire , de plein pied ^ et , à ce propos , on assure que souvent elle demanda à ses porteurs: — Suis-je assise? Pourtant elle eut de l'énergie en une circonstance : son mari avait un caractère en complète opposition avec le sien ; il s'agitait pour deux. Elle s'en désespérait; pour en finir, M^^^ de Jussy se mit à jeûner tous les mercredis, afin que Dieu la rendît veuve le plus tôt possible , et, malgré cela , personne ne peut dire qu'elle n'eût le cœur tendre ; car plus d'une fois on l'entendit s'apitoyer sur le sort de ces pauvres chevaux , qui , disait-elle, étaient obligés d'aller à pied.

Nous parlâmes beaucoup ce soir-là des circonstances généalogiques du chevalier Richard; nous y mêlâmes les causes secondes de M. deCondorcet, et comme M^ne de Sainte-Amaranlhe visait à nous faire tuer le temps à propos des questions amusantes, pour détourner les esprits des questions aiguës d'alors, elle nous jeta exprès au milieu de toutes les folies qu'on peut trouver, en admettant une donnée aussi féconde; quand tout à coup le comte dcTilly, par une de ces ellipses de conversation qui lui sont ordinaires, tombe sur les hommes politiques de rassemblée,

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