CHAPITRE XVI
mais aux boulevards étaient leurs thc'Atre de pre'dilrction. Il leur fa!l;iit, au moins trois fois pnr semaine, pour une demi-pistole de catastrophes , d'inceiuiies et de carnage ; plusieurs même s'étaient mises au régime d'nn assassinai par jour, et toutes sans distinction, toutes, d'un commun accord, devinrent les dames patroncsses du drame de fraîche invention qui se déployait là avec son luxe d'énergie rt de mauvais goût.
J'en suis arrivé à révènemeiit suprême de l'invasion du domaine Ihéatral par un farouche étranger, l'invasion du mélodrame; et je touche à cet autre singulier envahissement de quatre rimes ambitieuses, deux féminines, à savoir : gloire et victoire; deux masculines, à savoir: guerriers et lauriers. Dès cette époque , l'empire des larmes se divisa , le mouvement théâtral pjrésenta deux points distincts et opposés : lénergie sauvage et mal apprisse de la dramaturgie nouvelle , et la dégradation de l'empire tragique. Quelle était la plus fausses de ces deux muses, ou de celle qui se présentait chez nous moiitée sur des échasses, ou de celle qui , en faveur de la foule, descendait de son piédestal pour se mettre les pieds dans la boue à la portée des souliers ferrés?
C'est ici le cas de faire un grand acte de conscience. Je suis de la Comédie-Française, mais avant tout j'appartiens à l'art, et sans être ni l'apôtre ni le partisan d'un genre où chaciue grand homme de moyenne renommée peut trouver un poète, où chaque héros de cour d'assises peut prétendre à l'honneur de faire allumer le lustre, je puis dire que \ii mélodrame fut un rude coup porté à la routine. Pour grandir il manqua au mélodrame un comédien de génie; il mon(iua à notre tragédie nouvelle pour tomber l'abandonnement d'un sublime comédien. Talma fit |iour ce poëme énervé ce que Voltaire voulut faire pour la langue; comme Voltaire , il dit: C'est une gueuse hère; elle est perdue si je ne la force à recevoir l'aumône!
C'est maintenant toujours avec bonheur que je retrouve TOMK II, 12
Talma ;Talmacst autant une littérature qu'il est un comédien ; il appartient à un ordre de choses littéraires l,C)nt nouveau, qui, ne pouvant s'essayer par le poète, s'essaie par racleur. Talma donne une pensée à la tragédie actuelle, qui n'est plus qu'une forme ; sans lui elle croulerait, car sans lui elle n'est pas; et, dans ce sens, notre tragique n'est point l'interprète des poètes ; le rôle subalterne est pour eux, ils sont ses habilleurs. Il est, lui, le sang, il est la sève, il est la vie de leurs épîtres dialognées ; c'est, à la lettre, un improvisateur à qui Ton ne donne que IMnIitulé d'une passion, et qui répond par une tragédie vivante et terrible. Pour moi Talma fait des miracles depuis vingt ans.
Mais j'entends derrière moi de sourds reproches; pourquoi parler en apostat? Nesuis-jc plus le doyen de la Comédie-Française? Dénigrerai-jeune poétique dont je vis? Yais-jerenier et Corneilleet Racine, etVoltairet'tCrcbillou?
Je suis orthodoxe. Je me souviens que l'âge m'a fait le doyen de la Comédie-Française : je ne dénigre point une poétique vigoureuse, éncrgifjue, harmonieuse? cette poétique qui a inspiré nos chefs-d'oeuvres, et plus laid l'auteur (X Jgamemnon et des Templiers ; qui a dicté à Legouvé les imprécations de Caïn dans la Mort d'Âbcl, Je suis le partisan de cette poétique quelquefois écoulée par Chénier; qui a inspiré souvent Ducis, et plutôt ses scènes que ses pièces; mais je suis l'ennemi d'une tragédie qui, ayant la rhétorique pour elle, a contre elle les passions et la terreur. Ce n'est pas (juc je lui en veuille à cette pauvre vieille, qui ne vit que des pléonasmes du dix-septième siècle ; mais il m'ennuie de la voir f.iire de son poignard le fuseau de ma mère l'oie; je sais si bien comment elle va le dévider! et je m'enfuis lorsqu'elle commence sou coule éternel : Il était une fois un roi et une reine , etc.
Un mot du reste pour la justilier; car ou doit son secours aux opprimés et aux faibles.
La tragédie des vingt années qui viennent de s'écouler, n'a pas élc libre; la comédie non plus ; mais la comédie a