CHAPITRE XVI
forces. Plus d'une fois il en parla à l'empereur, dont le penchant pour Corneille était bien connu, mais qui aimait en même temps les creux hémistiches des Ossians à la suite.
— Ils sont pur? , châtie's, sonores, sire, disait-il un jour à propos d'une tragédie sur laquelle l'empereur lui faisait querelle; par malheur ils prennent leurs traînées de phosphore pour des éclairs. Ils ne saisissent plus la nature sur le fait comme elle a besoin d'être saisie; ils la font poser comme on fait poser un mannequin. C'est moi surtout qu'ils affublent de leurs oripeaux : ils ont retourné sur mes épaules les draperies auxquelles Racine a si bien donné le pli. Je suis bien las du tonnelet à la Louis XIV! — C'est un glorieux chiffre cela, Talma ! — Il en est un plus glorieux encore.... — Bon ! vous voulez me faire oublier que j'ai raison.... Que manque-t-il donc à notre tragédie, monsieur?— Sa Majeslé veut-elle me permeltre une grande hardiesse? — Allez, allez. J'aime vos hardiesses, Talma ; elles ont quelque chose des raccourcis de Michel-Ange. — Eh bien! sire , il manque à notre tragédie moderne la redingote et le petit chapeau de l'empereur.
Napoléon ne laissa pas tomber le mol, il chercha celte sorte de tragédie, et, faute du petit chapeau, il trouva le casque A" Hector.
Mais la question littéraire disparut devant une question bien autrement importante pour lui : les chants du héros troycn devinrent la marseillaise de remj)ire ; et , d'après l'expression énergique de ce célèbre patron, l'auteur d'^ec- /o/' venait de trouver la tragédie de bivouac (1).
Ainsi , avec sa Madame Ar>got^ Auile avait fait une épigramme contre les nouvelles fortunes de la société. En mettant sur la scène l'homérique fils de Priam , Luce de
(I) M. le duc de Brissac avait dit un mot plus significatif à propos du Siège de Calais; il appela cette tragédie nationale : le brandevin de l'honneur.
iOl MÉMOIRES Ï)E FLEURY.
Lancival fit un madrigal à la louange des nouvelles fortunes du champ de bataille. Ainsi, j'ai rapproché la distance qui existe entre Madame Jngot et Hector, Si le calendrier n'est pas pour moi, l'observation me donne raison. Entre ces deux personnages , il est nn lien mystérieux qni peut être aperçu seulement par celui qui s'est fait la minutieuse habitude de lier des faits et des rapports de mœurs plutôt que des dates. Madame Angot est parveime par le commerce, Hector est parvenu par les armes. Peutêtre la fortune de Madame Angot n'est-elle pas ac(iuise sans quelques accrocs à la stricte probité , peut-être fit-elle à nos braves des fournitures sujettes à examen ; mais cette millionnaire a une fille ou une nièce ; elle l'offrira au digne Hector. C'est une manière de tranquilliser sa conscience: elle veut rendre au guerrier qui se repose ce qu'elle lui prit à ses heures de combat.
Mais la ressemblance , le point de contact n'est pas là seulement, et, en tenant compte de ceci, que le digne soldat avait soufîert pour la France , et que la grande dame improvisée s'était enrichie à ses dépens, l'orgueil des militaires parvenus donna bientôt à la capitale quelques scènes comiques.
Les nouveaux généraux, les nouveaux officiers formaient dans la société une classe mixte fort singulière ; ignorans sur certaines matières , ils avaient des connaissances profondes sur d'autres. Parfois ciédules comme des enfans , souvent mélians comme de vieux procureurs , irrésolus comme des gens qui ne connaissent pas le terrain sur lequel ils marchent, et pleins d'audace comme ceux qui ont peur de leurs irrésolutions , ils affectent mal à propos une grande assurance , ou se donnent à contre-temps les airs d'une grande timulité. Leur ton est soldatesque et drapé , mais ce ton a de l'héroïque : ils s'alignent pour faire une politesse; mais ils la font. Ce ne sont point des gens comme il faut ; ce ne sont point des habitués de la bonne société, des hommes de bonne compagnie ; ils ne sont point bour-