CHAPITRE XVlI
El de Messieurs :
Vigny , Thénnrcl , Miclielot , Despiez, Barbier.
Ce sont les courses olympiques : nous nous croisons , nous nous saluons du mouchoir, nous nous accrochons un peu ; m.iis on ne va pas à la gloire sans quelques avaries. Or, Napoléon veut que nos arts entrent partout où entrent ses aigles.
Il y aurait à faire une vie théStrale de Napoléon; il ne s'est pas passé une année de cette existence si remplie sans qu'il s'occupûl de la Comédie-Française. 11 nous rogleirienfa jusqu'à Moscou, sous l'incendie du Kremlin ; il nous constitua cent mille livres de rente l'année où il prenait Vienne, ou toute autre ville : il y a de quoi se brouiller la tête avec lui. Pendant qu'il portait les plus rudes atteintes à l'ennemi, il avait pour nous ses grandes amabilités et ses X)e[[isscnatus-cons'uhcs. Ah ! la couverture que Louis XIV lit avec Molière nous a bien servis!
Napoléon en cela , je veux dire en nous faisant faire notre expédition dramatique , n'était que le continuateur d'une idée de Bonaparte. Lors de son départ pour l'Ejïypte, le général (it mettre en qiiéte un grand nonibre d'agens tous occupés à former une troujie nondjrcuse qu'il voulait embarquer avec lui ; l'avis fut alfiché. On y admettait des acteurs dans tous les genres , mémo d'S danseurs, et surtout des danseuses. Le commissaire du gouvernement près le Théâtre de la République, M. Mahérault, recevait les propositions de ceux qui désiraient p.isser dans cette colonie. Le concours fut très-grand. 11 n'était pas si mince espalier d* opéra (figurante , ancien style) , qui ne voulût s'embarquer pour la terre de Sésostris. On appela cela un caprice de héros; on dirait qu'après avoir fait de riiistoirc
en Italie , le grand général voulait aller faire du roman en Egypte. On se trompait: cette prétendue fantaisie était un de ces coups à lui connus ; il voulait prouver à ceux qui avaient l'œil sur lui qu'il redoutait plus, pour nos compatriotes, l'ennui que les armes du Grand-Turc,
Cotte fois encore, il préparait de grands événemens, et il commençnit par annoncer sa sécurité. Enfin nous étions devenus une des nombreuses machines qu'il fit jouer avec tant d'ensemble au profit de sa politique.
J'arrivai le premier à Dresde. Mon logement était retenu d'avance, et l'on avait aussi retenu tous les autres. Hors le billet de logement , la comédie marcha militairement ; les appartemens suivirent les grades. De plus , chacun des cliefs d'emploi eut quinze cents francs pour ses dépenses particulières.
D'abord, nous voulûmes vivre ensemble , ce qui eût été une grande économie. Cela alla bien les premières fois; mais, encore un peu, et la discorde agita sur nous son flambeau. Je dois déclarer pouitant que je ne vis pas jeter sur notre splendide couvert une ponime avec le fameux mot : A LA PLUS celle! Il faut le dire aussi , les querelles vinrent de ces dames; elles eurent tort , car on conta , pour expliquer la chose > une historiette assez singulière, mais faite à plaisir.
Ou disait que nos plus jolies et nos plus spirituelles s'étaient assemblées, et avaient délibéré entre elles sur un point important. Il y avait là tout un séminaire de souverains; ils devaient être galans. Nous appartenions à la grande nation, et nous venions à la suite de la grande armée, il fallait leur faire porter ciicvalercsqiiement les couleurs de celles dont l'esprit de conquête s'était réveillé par imitation et en respirant l'odeur de la poudre.
Mais comme le temps était court, conuîie une guerre entre les prétendantes aurait mii sans rien avancer, on se voyait pour s'entendre à l'amiable et connaître les prétentions respectives; en conséquence, on apportait une carte