CHAPITRE XVII
de l'Europe, et chacune devait choisir et prendre son royaume, son souverain , sou cavalier servant , son esclave, dans les grandes divisions géographiques; il était permis de se jeter en haut , en bas , à droite ou à gauche, suivant le cours des fleuves, les hauteurs des montagnes, marquant les frontières par les limites nnlurelles, décrivant une ligne à l'encre rouge où ces limites manquaient; mais, une l'ois le choix fait, on ne pouvait porter qu'une couronne. Les garanties de la foi jurée défendaient de mêler le midi au nord, et l'est à l'ouest.
Ce fut, disait-on, la première cause des dissensions à nos repas. Je puis protester que pas un mot de tout cela ne fut dit. Il y a au théâtre assez de raisons de ménage pour ne pas s'entendre sans aller les chercher dans ses enjolivemrns; la calomnie eut tort , mais la calomnie rôde partout où se trouvent de jolies femmes : c'est le frelon des belles, des jeunes et des avenantes.
Pendant noire séjour à Dresde, nous fûmes traités de la manière la plusdislingiiéc. La noblesse saxonne aime beaucoup les fêtes; nous allions partout , il fallait même souventnous partager; et il arriva plus d'une foisqucchacune de ces brillantes réunions n'eut qu'un couK'dien. Il semblait que nous fussions le bouquet obligé des maisons qui se faisaient honmur de recevoir. Le prince de Nt'ufchatel et le maréchal Duroc avaient ordre de rendre toutes ces politesses, et s'en acquittaient à merveille. Chez ces deux dignitaires aussi il fallait (juc la Comédie-Françai^^ese trouvât, mais eu nombre. Je puis dire que nous ne déparions pas ces impériales réunions, et que nos souvenirs de l'ancienne tenue réussissiiient assez.
Autour de Na|)oléon s'i'lait réuni»; une véritable cour de rois. Nous les apj)e!anies Les chambellans de l'aigle. Le mot est je crois de Georges. L'empereur et rim[)ératrice d'Autriche avaient quitté Vienne de leur propre mouvement pour se trouver à Dresde ; Napoléon reçut fort bien les grands parens; et , du côte des puissans , tout se passait
410 MÉMOIRES DE PLEURY,
le mieux du mondo. Pour nous , nous faisions mervcilleuseinent notre devoir. Ce congrès-là n'était pas très connaisseur, je crois, mais il payait si bien ses loges! Quelques uns parmi les nôlr<'S étaient assez émus quand ils paraissaient en scène; cl, enciret,ily availbien de quoi éprouver quelque crainte. Un des grands rois du nord, un prince royal, un empereur d'Autriche, deux impératrices, vingt princes venus de la Baltique et du Rhin, d'illustres confédérés, des ducs souverains, et le conquérant, toujours attendu , toujours arrivant le dernier, sa présence fusant le même eifetj le même brouhaha que la présence d'un seigneur de village qui n'arrive à la paroisse qu'après tout le monde, et qui traverse la foule, devafitla foule debout, et attendant un regard , cet empereur , qui avait donné à la plupart leurs royaumes, et qui nous donnait, à nous, des gratifications, il y avait de quoi être ébloui! et puis, au-delà de la loge imp('riale , eu haut, en bas, devant soi, partout , ces croix , ces cordons , ces diamans , ces plumes , ces femmes, ces chevelures ornées, toutes ces têtes rapprochées, toutes ces épaules pressées, qui n'auraient pas laissé parvenir à terre un éventail qui serait tombé, tant il se trouvait là d'Europe aristocratique , c'était l'ait, je l'avoue, pour donner le vertige à ceux qui se donnaient le mal d'y regarder et d'y réfléchir. Pour moi , m'en vanterai-je? j'étais là à mon aise. Quand je me trouve en scène, je me regarde comme le premier de la salle; je ne suis chez personne, tous le monde est chez moi.
L'empereur ne faisait jouer la comédie à la cour que trois fois par semaine. Après les premières fois , il nous (it dire que nous pouvions disposer des autres jours, et jouer pour notre compte sur le théâtre de la ville. Plusieurs étaient tentés d'accepter, mais je m'y refusai. Ma réponse, toute simple , fit de l'effet ; je la rapporterai , parce que je la crois bonne, et qu'ici elle est nécessaire.
— Lorsque je vins à Dresde, dis-je, c'est d'après les ordres de Sa Majesté et pour sou service, Je me regarde