CHAPITRE XTII. tll
dans ce moment comme de sa maison. Sa Majesté fera ce que bon lui semblera , mais je ne jouerai pas la comédie sur le tbéàtre de la ville pour de Targent ; gratis tant qu'on voudra. Je suis aux ordres de l'empereur, et, sans doute, Sa Majesté n'a pas l'intention de faire payer par la ville de Dresde les personnes attachées à sa maison.
Cette sortie, faite un peu en colère , imposa à ceux qui avaient été d'un avis contraire , et tous linirent par m'approuver. On rapporta cette réponse; mais l'on eut l'obligeance de ne pas me nommer pour ne point m'cxposer à la colère de l'empereur.
— C'est Fleury qui a parlé ainsi , dit-il. Allons , avouez :
c'est Fleury , n'est-ce pas?îe reconnais là sa hauteur
Ma fois ! c'est bien ! mais c'est que c'est très bien !
Puis, après un moment de réflexion , il ajouta :
— Les Comédiens Français donneront dimanche une représenlalion gratis au théâtre de la ville.
Cette pensée de Napoléon sur mon compte se lie à un fait qui appartient de droit à ces souvenirs, et dont je suis bien fâché que les écrivains n'aient pas rendu compte. C'était une question à couler à fond une fois pour toutes; cela lient à notre position dans les arts, à nous comédiens. Malheureusement, il n'est plus temps d'y revenir, surtout à présent que le mot de M™e de Staël est devenu si vrai : — au temps oii Ton ne protège que les jeunes; prêtres, où l'on néglige les vieux soldats , que pourraient récliinier les artistes?
On sait qu'à l'époque des cinq direcicurs , Mole et Grandménil furent de rinslilul; lorsque le premier mourut, les ambitions les plus avancées, et j'ajouterai les ambitions les plus, justes se réveillèrent à la Comédie-Française. Il fut question de réclamer la survivance, et de choisir entre nos plus dignes camarades. Fondé dans le but de réunir en faisceau toute la France intelligente, l'Institut admettait dans la classe des beaux-arts deux artistes pris parmi nos célébrités, et qui devaient siéger à côté de nos premiers
peintres et de nos grands sculpteurs. La Come'die-Française de'libe'ra sur la question de ce remplacement, et comme rien ne venait nous avertir, de l'Institut ou du plus haut lieu , que l'on s'occupât de nous, nous nous décidâmes à faire une démarche; mais avant toute chose la Comédie- Française pensa (ju'ii était convenable d'en prévenir M. le comte de Rémusat , chargé de l'administration des théâtres. Je dois dire que dès l'instant qu'il fut question de cette affaire, je déclarai tout de suite et bien sincèrement que je trouvais naturel que mes camarades désirassent faire partie de la classe des beaux-arts ; mais que pour moi je voulais demeurer entièrement dans l'oubli. Je trouvai du reste honorable de voir admettre 'l'un des noires parmi les membres du docte corps; mais je ne voulais autre chose que faire partie de la députation qui serait envoyée à M. de Rémusat ; je bornais là mon ambition , portant de toutes mes forces Talma ou Saint-Prix pour remplacer Mole.
Assez ordinairement , les comédiens n'ont qu'un premier mouK nt de fougue : ils sont un peu comme tout le monde. Une fois l'allaire discutée au comité, on la laissa là. On craignit que le grand homme qui nous gouvernait ne nous trouvât un peu bien osés, lui qui semblait faire parade d'être membre de l'Institut , de porter nos viies ambitieuses jusqu'à être son collègue. Il fut de nouveau délibéré que l'on ferait un temps d'arrêt. Devant le héros, Talma était un peu peureux , et, devant toute chose, Saint-Prix était un peu apathique. Nos candidats se tinrent t anquilles,ctla réclamation s'oubliait; mais nous avions parmi nous de faux frères : bientôt M. de Rémusat fut instruit de tout.
Quelque temps .-près, juste à l'époque de l'arrestalion de Georges et de Piciiegru , j'eus à parler à M. de Rémusat : il s'agissait d'une affaire d'intérêt général , mais où se trouvaient mêlés les miens. Je m'apperçus, dès l'abord, que M. le cou) te ne goûlait pas mes raisons. Son visage ne disait pas un mot de ses réponses, et ses réponses n'c'taient pas en accord avec son visage. Je ne sais quoi m'a*
CHAPITBE XVII. 413
vortit qu'il faudrait soutenir un assaut : je ne me trompais [);;s.
— En vérité, mon chcrFIeury, me dit-il, vous n'êtes pas raisonnable. Vous croyez qu'être Comédien Français est la prcMnière chose du monde; vous devriez être moins cassnnt, moins .'irrcté : cela vous nuit. — M. le comte ; je ne sais jouer les courtisans que sur le Ihéâlro. Je connais mes droits ; je les réclame... et je reste chez moi ! — Oui , vous vous retirez diins voire tente. C'est trop de prétentions. Je vous en demande bien pardon, mais c'est tout ù fait ridicule; et tenez...
En ce moment M. de Eémusat cherchait, et je vis qu'il cherchait à me dire la chose dont , à mon premier salut, il aurait bien voulu m'aborder; je me mis secrètement en garde.
— Et tenez, dit-il entin, tout d'un coup, croyez-vous que j'ignore le projet que vous avez eu de solliciter la place de Mole à l'Institut? — Allons donc! dis-je à part moi. Puis m'adressant à M. de Rémusat : Ce n'est pas pour moi que je voulais la solliciter , M. le comte; car aussitôt que mes camarades ont parlé de cette réclamation, j'ai dit que je voulais rester neutre et que jamais je ne briguerais cet avantage; mais que Saint-Prix et Talma pouvaient sans trop d'orgueil prétendre à cette place... Je l'ai dit , et j'ai l'honneur de vous le répéter. — Eh bien! cela n'en est pas moins déplacé. En vérité , à vous entendre il faudrait vous donner la croix d'honneur!
Le rouge me monta au visage; je sentis se vider ma poche de fiel ; mais ce fut avec le plus grand sang froid et avec le mouvement que je prenais [)our parlera mon monde dans l'Ecole des bourgeois, que je répondis :
— Monsieur le comte! si j'avais arrêté Georges, et si j'étais espion de police , je l'aurais à l'instant.
Puis je saluai et m'en allai.
— M. de Rémusat avait eu tort; j'avais été imprudent, et cependant il ne laissa rien transpirer; je ne pouvais
m'empêchor de lui en savoir gré ; mais il n'était pas seul chez lui, et il fut bien étonné lorsque, à Saiiit-Clond, le maître sonver.iin lui rapporta mot à mot la scène. Depuis lors, l'empereur et le comédien n'étaient pas parfaitement ensemble , et l'on voit qu'à Dresde i! se souvint.
Je conviens qu'il eût été singulier de voir Talma pensionnaire de Napoléon , et N.ipoléon , à qui il prit fantaisie d'aller parfois loucher ses jetons à l'in'^titul , prendre part à la même délibération et s'asseoir sur le même banc; mais on conviendra .lussi que , sans cette circonstance ( dont je tiens compte seulement par concession), il est étonnant que dans un corps où tous les arts sont représentés on ait voulu exclure les grands comédiens. L'auteur est tout, n-t-on dit, l'acteur n'est rien que par la pensée du poète. Hélas! le comédien est souvent quelque chose malgré le poète. 11 est étrange que l'on veuille nous considérer seulement comme la limballe qui rend la noie jetée sur le papier par le musicien. Certes, nous n'api)ortons pas la pensée, niais nous sculptons souvent en relief quand on ne nous a donné que de bien faibles grisailles; et même lorsque nous sommes seulement les interprètes des grands auteurs de notre répertoire, nous sonmies beaucoup si nous les avons bien compris , si nous les faisons aimer, si nous les rendons éternels; n'y a-t-il donc pas une exécnlion qui crée, renouvelle et remet en lumière? Que l'on veuille bien le remartjuer, avec la mort du grand comédien les dieux s'en vont; ce n'est pas toute une littérature qui disparaît, mais c'est tonte une lilléralure qui pousse au noir, comme dans les tableaux d'école. Le conu^dien de talent ne trempe-t-il pas dans sa nalure la poésie de chaque auteur? Rien de faible comme l'acteur médiocre , rien de grand comme le sublime comédien : c'est un athlète qui combat couvert de chaînes. Ah ! son thème est fait ! mais au peintre aussi son thème est fait dans la nature, et pourtant vous lui donnez l'Institut. En vérité mon sublime Talma! vous n'êics qu'un instrument; il est vrai quele musiiien suprême