‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 219 sur 232 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

qui en connaît les socrets , c'est vous - même. N'importe ! vous n'aurez pas rinslilnt; il n'y a plus d'excommunication qui vous empêclie de faire votre prière à l'église ; mais dans le monde , le préjugé se rattrapera ; c'est en vain que vous faites virilenient voire ame jumelle de celle de Corneille... on aura contre vous la loi salique.

Je suis grand amateur de choses nouvelles, et la ville de Dresde me parut superbe. Je me garderai cependant de faire une description que l'on peut trouver partout. J'aime d'ailleurs la simplicité dans les décoration". Mais c'était bien beau , ces personnages qui s'agitaient sur cette grande scène ; celte garde, ces jeunes cohortes , ces drapeaux, ces chefs, ces rois, ce maître du monde et ces spectateurs enivrés , c'était bien beau! Il n'y a que cela à dire. Mon savant Paulin ne m'a-t-il pas assiué (]ue les vieillards troyens n'avaient prononcé qu'un mot lorsque la belle Hélène leva son voile : «Quelle est belle! » Quelle était belle , Dresde avec ses illustres conviés! Et des habitans, en parlerai-je? Eh! non pas. Les Saxons nous recevaient comnnî des hôtes agréables, ou comme des hôtes auxquels on est forcé de faire accueil. Ceux qui nous aimaient s'efforçaient de paraître Français; ceux qui ne nous voyaient pas avec plaisir s'étaient faits Saxons doubles; ils affectaient la simplicité de mœurs , la naïveté , la franchise , un peu de rudesse; ne savaient-ils pas de quelles couleurs on peint l'Allemand? Ils songeaient tous les jours à leur rôle national ; ils se posaient en Saxons de la vieille roche : ih faisaient de l'Auguste Lafontaine.

Je ne vis qu'un homme là qui fut digne d'être un spectacle, et je le vis comme je ne l'avais jamais vu : ce fut Napoléon. Il se passa en moi ce qui se passe un peu dans tous les ménages. Vous avez une femme jolie, belle, on s'y fait; on ne lui tient compte ni de sa jolie ligin-e ni de sa beauté; vous l'aecomp.tgnez dans le monde et chacun autour d'elle se récrie; on vante sa grâce , sa tournure, son esprit; vous êtes alors averti du trésor que vous possédez

et vous prenez garde. Nul n'est prophète dans son pays ni parmi les siens; cela est vrai pour les belles el pour les empereurs. Et puis, après le premier coup de la grande explosion de l;i gloire de Bonaparte , i! y avait eu l'expiation nécessaire à toutes les gloires, le retour et l'examen ; ceci eut lieu surtout à l'époque où le conquérant, rougissant des manières de sa mère, la révolution, cherchait à la décrasser un peu en s'improvisant une noblesse , ce qui, d'après un homme d'esprit, ne s'improvise pas plus que le vin vieux; alors les anecdotes coururent en foule sur lui et sur ses entours, et parce que la Comédie-Française a toujours eu l'oreille près de tout ce qui a été puissance, il m'en élait revenu quelques unes : j'ai même dit, en commençant ces souvenirs, par quel événement elles me furent enlevées ; je les avais regrettées, vivement regrettées. Eh bien ! à Dresde je changeai d'avis , je compris que les comniencemensd'un homme doivent avoir leurs tâtonnemens; qu'autour de lui doivent se récrier les rivalités qui se trouvent dépassées ; je compris que l'héroïsme avait ses essais, son adolescence et son 3ge viril; enfin, je voulus m'examiner moi-même et examiner mon opinion. Dans la bonne foi , je trouvai que les dates ont une grande influence sur les idées, et, sauf ce tort impérial, très grave, de demander compte au talent de ses opinions, de façon que Trissolin bien pensant aurait eu la croix et des rentes, je trouvai que , devant la vaste pensée de cet homme , j'avais peut-être un peu fait du raisonnement à la manière de Garo, voulant comme lui placer les citrouilles sur les chênes.

Deux hommes contribuèrent à ma converson : M. Desgenetles d'abord , puis un vieux grognard , dont je dirai tout à l'heure comment je fis connaissance. M. Desgeneltes et mon vieux soldat avaient suivi le héros depuis ses commencemens; en écoutant ces deux observateurs, on avait tout Napoléon ; l'un voyait avec son esprit , l'autre voyait avec son cœur ; le médecin était positif et juste; le soldat

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