‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 221 sur 232 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

tait l'emploi, enregistrait sur un livre le nom du tireur et le nombre de pièces tueos. Jérôme qui était adroit, avait passé les drux cents; le roi de Naples en était à peu près à cent cinquante; d'autres avaient pins, d'autres moins. Napoléon seul n'avait tué (jue douze ou quinze pièces : il se serait avisé de tirer en l'air, que la balle, en retombant, aurait tout aussi bien opéré. Malgré cela il paiaissait fort coulent de lui. On riait sous cape de sa gloriole, et il n'était si mince chasseur qui ne le renvoyât à Austerlitz et ne lui disputât Fontainebleau.

Jamais remperetir n'avait l'habitude de regarderies registres, et par une fatalité peu prévue, ce jour-là il s'en avisa: — J'ai tué au moins cent pièces, disait-il. Voilà tout le monde consterné; comment s'y prendre pour lui dire la vérité? Cependant on cheminait, les héros en avant, les trophées en arrière, l'empereur tout joyeux, les courtisans fort empêchés. Les prétentions de sa majesté vont jusqu'à Murât , qui selon sa coutume chevauchait en faisant l'école buissonnière; il prend un temps de galop et arrive à l'enregistreur; déjà le roi de West|)halie y était; ils se sont bientôt entendus. Il faut à l'empereur ses cent pièces de gibier, s'il ne les a pas il faut les lui faire. Le grattoir est prorn<Mié sur le dernier zéro du cliilFre 200 de Jérôme, le voilà réduit à 20; le grattoir fait aussi son office sur le premier numéro de Murât, et un 150 devient 50, puis, comme il faut que rien ne soit jierdn , l'on transporte le 2 du roi de \Vestph;ilie devant le 15 de Napoléon , et le glorieux cbiifre 215 appar.'iît. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié : les générosités des deux rois rendirent tout lier Napoléon qui, depuis, ne regarda plus les registres pour ne faire souft'rir la vanité de personne.

Mais deux jours après il y eut de grandes terreurs, et la chose du monde la plus simple faillit tout découvrir. La cour s'était rendue à Saint-Cloud; l'empereur était dans son cabinet^ et sous ses croisées se trouvait un petit cochon d'inde, assez familier, appartenant à l'un des gens

(lu chfileau. Cet animal dégradait les plates-bandes, et sa lissait les allées y lançant de la terre; puis, après ces ébats , il se délectait à brouter les fleurs, sans ('gard pour les plus belles, faisant litière de roses et de plantes rares. L'empereur est indigné; il appelle Ruslan : — Qu'on me donne nu fusil pour tuer cet animal. Rustan rcg.irde , et comme il était au courant du fait d'anues de ravaut-veille, il a peur (jue la supercherie ne soit découverte; cependant on n'est qu'à vingt pas de l'animal, un peu d'espérance entre en son cœur. Napoléon s'apprête , il tire : le petit cocbon n'est pas même eflriyé. On recharge le fusil ; Napoléon vise, il lâche la détente : le petit cochon ne se dérange pas de son repas. Autre fusil demandé, autre coup tiré, même résultat : le petit cochon dévaste toujours les fleurs. ■ — Mais il est blessé! s'écrie l'empereur. — C'est possible, répond Rustan; alors il se venge sur les roses. — Encore un fusil ! s'écrie le chasseur détern»itié; c'était le quatrième : pas plus de bonheur. Pour le coup, l'empereur s'impatiente, il regarde de travers le peti' cochon qui , celte fo'S, paraît mettre plus de complaisance et s'avance sans i)erdre un coup de dent. Douze coups furciit tirés sans (ju'il eût seulement le poil endommagé ; mais au treizième il t()nd3a. Rustan s'empresse d'aller chercher le trophée impérird , le prix de treize amorces.

— Touché combien de fois? — Une, Sire. — Impossible! une? J'ai louché nii moins six fois. — Que Votre Majesté regarde elle-même. — Une ! c'est vraie, du moins

une seule qui marque Alors c'est qu'il a la peau bien

dure.

Voyez comme la vanité que l'on nous donne est rivée avec des clous d'airain, et comme tout vient en aide à celle des rois! Il ne pouvait pas croire qu'il n'eût touché qu'une seule fois sur treize, et l'avant-veille il crut (ju'il avait touché deux cent quinze fois sur environ cent coups tirés. A chaque fois un peu plus que la paire !

Mais j'arrive à nos précieuse^ anecdotes du vieux soldat.

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