‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 222 sur 232 · CHAPITRE XVÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏI

J'en fis singulièrement rencontre. J'étais allé ine promener seul sur la rive droite de l'Elbe; nous étions alors au mois d'août, et l'été de ce p;iys-là gardait encore toute su splendeur. Je respirais le bon air, l'air odorant, à pk'ine poitritie; j'admirais la richesse des environs, la variété des sites. Enfin je men retournais , traversant le beau pont qui s'étend si majestueusement sur ses seize arches. Devant moi marchait un vieux soldat, en petite ternie. Le jour baissait. Je voulus me donner le plaisir d'un coucher du soleil. Autant que je me le rapelle , il y a des bancs de distance en distance sur ce pont; mais je m'appuyai contre le parapet, et me tins ainsi debout. J'avais oublié mon militaire, et, après avoir vu l'ensemble du beau tableau qui se déployait devant moi, j'en voulus saisir chaque détail. Mon regard tomb» sur le crucifix doré placé sur ce pont, et supporté sur un morceau de roc brut d'environ vingt ou trente pieds. A cette heure , ce soleil , le bruit du flot, ce crucifix sélevant comme une apparition , produisirent sur moi une impression que je ne saurais rendre : c'était de l'attendrii-scmeiit, du vague, de la mélancolie. Mes pensées se reportèrent vers la France : je voyais devant moi toutes mes personnes aimées , et je craignais de ne plus les vou'. Pour chasser cette pensée je continuai à marcher; mais, près du crucifix , au pied du roc, mon vieux militaire était là, chapeau bas, api)uyé sur le coude : il priait, car, au bruit , il se retourna , et s'empressa dcscamoter un siji,ne de croix que je vis fort bien. Je l'abordai.

— N'est-ce pas que c'est une belle pièce que ce crucinx, mon brave? — N'est-ce pas, bourgeois, médit il avec nue iranchise brusque et soldatesque, que vous m'avez vu là , dépéchant un /V//e/? — Non pas précisément, mais il m'a semblé... — Que vouez-vous? ce grand diable ( il me montrait le crucifix) m'a rappelé son pareil que nous possédions dans mon village. Quand je dis son pareil , ils ne se ressemblent pas du tout, mais c'est toujours crucilix et crucifix. — Souvenir du pays? — Oui. Je n'ai jamais fait

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