CHAPITRE XVII
nouvel écrivain. Celui-ci se tient sous Irs armes, les pieds en dehors, l'atlitude passive; le pouce de la main gauche, appuyé sur le fusil , presse sur le canon une belle pièce d'écriture de sa façon.
— Eh bien ! dit le gene'ral. — Voilà , répond le militaire sans bouger, et faisant porter son rayon visuel sur le papier barbouillé.
Le général prend l'écrilure.
— Diable! tu as étudié sur les hiéroglyphes. Qu'est-ce qu'il y a là ? — Mou général , c'est tout ce (jue je sais faire de plus lisible. — Si tu disais que c'est tout ce que tu sais faire de plus gros... Voyons , qu'y a-t-il ? — Depuis.,. — C'est vrai... 11 y a depuis... Après? — longtemps... — Long-temps... Ah! ha! ça peut passer \)q\\v long-temps.,. à la rigueur. Ensuite? — Je me suis aperçu. — Comment ! tu trouve que tu as mis : Depuis long-temps je me suis aperçu ?
Alors on se prit à rire dans les rangs , malgré la présence du général ; le lieutenant seul ne riait pas. Bonaparte regarda et comprit , en voyant la colère contenue de l'officier, que la scène tournait un peu à rirrévérence pour la hiérarchie.
— Très bien ! très bien ! dit-il , le pays l'inspire, ami :
Depuis long-temps je me suis aperçu de l'agrément
Je connais la chanson; tu rappelles là ta soupe au chameau... Allons, continue, et tache de trouver autre chose.
Depuis, ce brave honuiie essaya d'apijreudre un peu mieux, mais il n'avaitjainais pu aller plus loin (jue la chanson des bossus. 11 fut déclaré illettré incurable et Napoh'on lui fit une pension; c'était riiomme de la garde (jui avait le plus de sang-froid. Son empereur était son Dieu , il ne le nommait pas sans faire le saint militaire; aussi se mit-il au courant de la vie /le son héros et en apprit-il des choses fort peu connues. Il était riche pour un soldat; il payait généreusement bouteille, et il rassemblait ainsi toutes les scènes de cette vie de champ de bataille. Il pénétra incme
jusque dans l'intérieur du palais; poli avec Rustan , qui aimait aussi tout ce qui était attache' à son maître, il accrocha les anecdotes que je vais donner, et que j'aime parce que je n'en connais pas qui fassent mieux connaître l'homme malgré le héros.
Napoléon avait l'habitude de se coucher sur un petit lit de repos, et Rustan placé en dehors sur des matelas arrangés contre la porte , veillait fidèlement sur lui. Il arrivait parfois , quand l'empereur s'endormait sur le côté gauche, qu'il avait de mauvais rêves; alors, il criait, il se débattait , et Rustan, toujours aux aguets, allaita lui , le prenait de ses bras nerveux , et le retournait du côté droit comme on retourne un paquet. L'empereur ne disait rien , ne s'éveillait pas et dormait dans la plus grande conlianco ; mais s'il se réveillait, comme vers deux heures du matin cela ne manquait guère d'arriver, il fallait alors lui apporter un superbe poulet froid , un en c^i- auquel l'empereur avait l'habitude de détacher une cuisse ou une aile , et quelquefois les deux. Il arriva une fois, que Napoléon s'endormit un peu plus tard que de coutume; son sommeil ne fut pas troublé : sans doute, il s'était placé sur le bon côté. Les deux heures où \en cas était attaqué j)assèrent, trois heures sonnèrent même, le sommeil continuait, et Rustan qui avait beaucoup veillé, et qui avait faim, se décida à tirer parti, pour son compte, du poulet inutile; il le mange, ou à peu près ; puis cette expédition faite , il boit un coup du meilleur vin du sommellier, écoute encore si l'on n'a pas besoin de lui dans la chambre auguste , n'entend qu'un sotilfle léger, bien coupé, bien rassurant, retourne chez lui, place son lit et s'endort rêvant doucement.
Vers le malin, mais avantque le jour parût, l'empereurse réveille; il a faim; il appelle Rustan tout bas; Rustan ne répond pas , il appelle encore , même tacei. Alors il s'impatiente, il saule à bas du lit : « Voyons, se dit-il , si ce lidèle serviteur veille aussi bien qu'il s'en vante. » Il va à la porte et louvre doucement. Du côté de Ruslau il n'y avait pas de