CHAPITRE XVII. iîl
lasser de raconter le fait, et mon vieux soldat de l'entendre; non plus que cet autre.
Joséphine était sujette aux maux de dents, elle souffrait toutes les douleurs de ce mal cruel, et alors l'emperpur , si quel(jue grande pre'occupation ne l'absorbait pas , la faisait venir, la ))laçait sur ses genoux un instant, puis se levait, la faisait promener , prétendait qu'avec beaucoup de force d'imagination on pouvait , non seulement lutter contre le mal , mais le vaincre; pour cela i! n'y avait tout simplement i\uà pensera autre chose. C'était précisément là le difficile, et jamais, quand Joséphine souffrait, elle ne pouvait penser à autre chose qu'à son mal. Alors l'empereur prenait un ])arti désespéré, il lui contait des histoires; or, la narration , certaine narration du moins, n'était pas le fort de l'empereur; il brouillait assez souvent les choses, et Joséphine riait ou finissait pnr s'endormir ; l'empereur aimait mieux la voir rire, bien que ce fût à ses dépens, son orgueil de conteur y trouvait autrement son compte, qu'à la voir dormir.
Un de ces jours de cri>e, Joséphine était au sijpplice. Napoléon la sermona , lui parla encore de l'empire que l'on doit [)rcndre sur soi-même. Mais comme cette médecine l)hilosophique n'opérait pas, il lui dit : — Assieds-loi là , je vais te conter le Petit Poucet.
Napoléon aimait beaucoup Perrault; la simplicité du conteur, sa naïveté gracieuse qui n'exclut pas la malice, lui plaisaient singulièrement. Il appelait cet ouvrage le Rabelais de l'enfance ; il l'avait appris par cœur pendant le siège de Toulon , et ces contes liu rai)pelant sans doute les commencemens de sa fortune ; Perrault était son auteur des pelils jours comme Ossian son autcdr de parade.
L'impératrice as^^ise se tenant douloureusement le bas du vis.'ige, qu'elle presse dans un mouchoir, l'empereur assis à ses côtés , le plus près possible et lui prenant doucenient la tête qu'il fait pencher vers lui , il commence le Petit Poucet,
428 MÉMOIRES DE FLEUCY.
«Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui » avaient sept erifans, tous garçons; l'aîné n'avait que dix » ans, et le phis jeune n'en avait que sept. On s'e'tonnera » que bûcheron ait eu tant d'enfans en si peu de temps, » mais c'est que la femme allait vile en besogne, et n'en » faisait pas moins de deux à la fois.
— Ah! soupira Joséphine, qui sans doute avait en pensée les désirs de Napoléon , auquel elle ne pouvait plus donner d'enfant.- — Est-ce que tu souffres davantage? — Non, au contraire; dit l'impératrice qui veut cacher son chagrin. — Tu vois bien! Je continue; où en étais-je! — A ; « Sa femme allait vite en besogne. » — Bien , bien!
«La pauvre femme donc allait vile en besogne; mais » elle mourut...
— Déjà? — Eh ! oui : en couche... Oh ! si l'on m'interrompt!... je n'ai pas fait le conte , moi !
«La pauvre femme mourut donc... les partages furent » bientôt f;iils. Le notaire ni le procureur n'y furent appe- » lés, ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patri- » moine.
— Mais ce n'est pas , dit Joséphine. — Ah ! tu ne souflFres pas pour me faire des observations. — Je n'en puis plus, au contraire. — Eh bien! alors je poursuis.
« L'aîné eût le moulin, le second eut l'àne et le plus » jeune n'eut que le chat.
— Le chat! justement! le chat! vous êtes au chat botté.
— Comment! H n'y a pas de bottes dans le Petit Poucet?
— Si , si ; il y a des bottes , les bottes de sept lieues. — J'ai donc raison !
Il allait continuer lorsque un éclat de rire que Ton ne put contenir partit de la pièce voisine.
— Qui est là ? dit l'empereur.
11 ("allait bien répoudre.
— Moi , dit Rustan en paraiss.int. — Ah ! lu l'avises de nous écouter. — Votre Majesté parlait si haut... — Et tu as Toreillc si fine... Tu sais donc le Petit Poucet. — Oui ,