CHAPITRE II
Tout le monde. — Voyons. — Passez-moi la labaticre. — Pardon. — M.iis il n'est pas mal poiu- un conseiller! — Il est fort gracieux pour un oncle! — Eh bien, chevalier?
M. Richard. — Eh bien , sachez-le tous; c'e^t le chapeau de ce (ligne oncle, dont je prie chacun d'admirer re'mail , c'est son chapeau , dis-jc, (jui a servi d'escabeau à la gloire de l'aîne des Riciuelti.
Qu'on jugt' si , après cet avant-goût , chacun se re'cria , si chacun demanda l'histoire du chapeau du conseiller de pôle. Alors le chevalier Richard, croisant les jambes, ce qui annonçait qu'il en aurait pour un peu de temps :
— Vous saurez donc, messieurs et mesdames, que le premier président de la chamhre des comptes de DôIe, M. Le Monier , dont je possède le portrait sous le numéro huit mille et (juelques, que ce i)remier président, dis-je, est d'un tempérament fort bilieux, qu'il a des principes d'une grande sévérilé et (]cs, préventions extrêmes; avec une tournure desprit pareille il est d'autant plus implacable dans ses ressentimens qu'il passe sa vie entre les chiffres, qui no mentent jamais, cl le digcsfe , qui ne doit jam;iis mentir, ce qui ne l'a pas empêché d'être un excellent père à sa façon, c'est-à-dire qu'il a donné à la patrie une iille bien conslituée, éduquée avec rectitude, sur l'honneur d(î laquelle il veillait comme sur les deni^^rs de l'Etat, appliqjiant à ses fonctions de père l'esprit de judicature et d'arithmétique, regardant la paternité comme une charge à vie, et les enfans comme des cliens à qui on doit tout, excepté l'indulgence, plaçant enfin le bonheur domestique enlre une balance et une équation.
Les chift'res et les codes sont très-bons pour faire sa propre fortune ou régler celle des autres ; mais pour former une bonne nature de femme , il est une vie de sentiment qu'il faut lui enseigner. Heureusement W^^ Le Monier avait une digne mère : elle en apprit la grâce et la sensibilité, qu elle put mêler à temps à l'énergie rcctiligne de son père.
44 MÉMOIBES DE FLEUP.Y.
Maigre ses principes, M. le premier président ii'etait pas tellement hors des choses de ce monde qu'il ne se fût «nperçu du cnrnclère complexe de M^'^ Le Monier, et qu'il ne se fùl dit que, si la sensibilité' rend l'énergie malléable, l'énergie pourrait bien rendre la sensibilité' tenace. Il s'agissait de savoir à quelles proportions sa lille possédait chacune des parties composées : dans le doute, et pour en iiuiravec sa responsabilité et obvier à tout inconvénient, il pensa à la marier avec un officier aux gardes françaises.
M. le comte de Bersillain s'était fait présenter chez le magistrat avec des idées d'hyménée. Dans la province nul parti n'était plus distingué ; il i)ossédait ces grands avantages de la fortune qui décident assez des qualités personnelles d'un gendre, et il avait ces qualités personnelles comme surcroît : ce fut lui qu'on choisit.
Les paroles étaient données de part et d'antre; mais, au milieu de ces arrangcmens de famille, M^'^^ Le Monier n'avait pas encore dit son avis , et jamais fille au monde ne tint plus qu'elle à en avoir un. M. le comte de Bersillain , qui peuî-elre s'était aperçu do celte circonsiance du caractère de sa future épouse, et qui d'ailleurs avait trop de délicalesse pour consentir à devoir la main de la jeune personne seulement à des raisons de convenances, demanda et obtint d'elle une entrevue à l'insu du père.
Là, s'expliquant en galant homme , il déclara qu'il ne voulait l'oîjtenir que d'elle-même et non de l'autorité de ses parons ; il lui dit que , dans le cas où elle ne serait pas portée à celte alliance, que si même elle pensait que le bonheur de l'un ou de l'autre n'y fût pas attaché, il prendrait sur lui de rompre, en mettant tout le blamc de son côté , pour éviter ainsi à celle qu'il avait choisie dans sa pensée et qu'il aimait déjà , tous les désagrémens de la sévérité trop connue de son j)ère.
Touchée de la franchise et tout à la fois de la tendresse d'un tel procédé , cl autant cnlraînéc peut-être par cette