‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 231 sur 232 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Depuis la inorl de Conlat je veux me FCtirer du théâtre. Pauvre Contât! pauvre amie! ce fiît la mort d'une martyre et (l'un sage. Celle dernière circonstance a été totalement ignorée du public; je ne me séparerai pas de ces souvenirs sans lui rendre un dernier iiommage.

Mlle Contât, dont la sanlé devenait chancelante, parla de se retirer bien avant le temps où l'âge lui aurait ordonné de le faire. Le premier mot de son projet de retraite effraya , et ce ne fut qu'à force de sollicitations que l'on obtint son consentement pour qu'elle nous restât encore quelques années ; mais enfin son état empirant chaque jour file donna sa représentation de retraite : elle joua pour la dernière fois le rôle de l'hôtesse dans les Deux Pages , cette pièce éternelle que je demande pardon de représenter si souvent, mais qui revient sous ma plume comme la date d'un grand événement pour moi. Contât avait vendu depuis long-temps sa terre d'Ivry et habitait continuellement Paris. Su maison éiait le point de réunion de ce que la capitale produisait de plus aimable. Hommes de lellres, artistes distingués, hommes du monde, chacun briguait l'avantage d'être admis dans ce salon de bon goOt dont Contât faisait les honneurs avec un charme parfait. Devienne et elle sont les deux femmes qui après avoir brillé sur le Ihéalre ont conservé dans la société leur suprématie et leurs amis; ceci seul est un éloge : il n'y a guère d'abdication qui résiste à celte épreuve.

Atteinte d'une maladie uîortelle, ma pauvre amie sut par un hiîsard fum sic qu'elle était condaninée.

Depuis long-temps elle sonfTràit de douleurs assez violentes au sein. Son médeciii, justement inquietsur son état, l'engagea à voir Dubois, elle y fut. Après l'avoir examinée, il lui dit : — Madame , je vous donnerai un traitement qu'il faudra suivre , et je verrai votre médecin ; passez chez moi dans trois jours. Contât y retourne au jour indiqué; elle entre dans le cabinet du docteur, qui, après lui avoir dit de s'asseoir, lui promet d'élrc à elle dans ua instant, et la

prie d'attendre; elle, par un mouvement machinal, jette les yeux sur le bureau, et voit son nom; elle lit, et ne trouve qu'une ordonnance assez insignifiante; plus loin, elle de'couvre un autre papier à moitié' caché : encore son nom; ne pouvant résister à sa curiosité, elle s'en empire et lit la consullation que Dubois écrivait au médecin , clans laquelle il disait que sa malade était condamnée, que l'on pouvait tenter une opération douloureuse, mais que cela ne la sauverait pas. Contât tomba sans connaissance; on appela M. Dubois , qui revint désespéré de n'avoir pas emporté la consultation avec lui. C'est bien le plus excellent des hommes, que ce savant docteur; il ne pouvait se consoler d'avoir été la cause innocente du véritable malheur qui venait d'arriver; il prodigua à sa malade les soins les plus affectueux , tâcha de lui donner une lueur d'espérance, m.nis imitiiement; le coup était porté.

Cependant, depuis celte époque, Contât nemontra aucune faiblesse; elle avnit payé son tribut an premier moment de frayeur. Ensuite elle fut stoï(]ue : son esprit était toujours vif et enjoué; sa grâce était toujours la même; aimant à s'entourer de sa famille et de ses amis, elle savait ieur dissimuler ses douleurs. Elle vécut ainsi pendant deux années, ce ne fut que quinze jours avant sa mort qu'elle commença à se plaindre; enfin mourut la plus grande actrice dont ait eu à s'éncu'gueiliir notre Comédie-Française. Je pleurai une sœur; elle nous 6ta à tons plus que notre bonheur; elle nous ôta le sien , que nons trouvions tant de douceur à faire.

Contât morte , mon goût du théâtre s'affaiblit; je ne restai que pour avoir le temps de caser favorablement ma famille , et, en attendant je retraçai ma vie , et un peu celle de ceux avec lerquels j'avais marché de conserve, comme dit mon fils le marin. Ce fut pour moi un grand plaisir; je ne pensais pas qu'il fît si bon à rappeler son temps passé. C'est que , si l'on savait comme je fais cela ! bien peu à peu, bien ù mon aise, en sybarite ; là j'ai ma famille , là j'ai mes

Page 1