CHAPITRE II
Nulle circonstance particulière ne se fit remarquer pendant cette soire'e, seulement quelqu'un observa que M^'^ Le Monier , après avoir pris à part M'ie Gardés (la dame ainie'e du conseiller), lui pnrla vivement : ses yeux suppliaient, ses mains se joignaient avec instance; mais au I)out d'un moment, il pensa que tout ceci n'était qu'un jeu,M'>eLeMoniers'e'tant montrée aimable, gaie, bruyante, folle même, de façon qu'il dit avec toule la compagnie : — Voilà certes une petite fille bien heureuse de se marier; comme elle est gaie !
Or, M^ie Le Monier clait heureuse de ceci : M^'e Gardes venait de lui promettre d'escamoter le chapeau de M. le conseiller, son am;int , chapeau qu'on se rappellera être pareil à celui de M. Valdaon. Cette circonstance s'expliquera.
Je reviens:
La solennité des fiançailles clait fixée, le notaire mandé ; voici venir le jour de signer le contrat , l'on en est à la veille : M. Le Monier a dit l'adieu du soir, et U^^ Le Monier, qui couche dans la même chambre que sa fille, s'est endormie heureuse du bonheur de ch.icun.
Tout-à-coup un bruit de porte qui se ferme avec fracas se fait entendre. M'^^ Le Monier, réveillée en sursaut, se lève à demi : — Qu'esl-ce donc? qu'y a-t-il? s*écrie-t-elle avec crainte en voyanl sa fille debout; mon enfant, le trouves-tu mal?
— Non , ma mère , répond celle-ci avec un calme empreint d'une résolution extraordinaire ; le bruit que vous avez entendu vient de M. VaUlaon qui a passé la nuit avec moi et qui s'en va , il a même oublié son chapeau ; je vais le lui porter.
Et la jeune résolue tient en effet un chapeau à la main tout en faisant le mouvement d'aller le rendre.
Qu'une mère se figure l'état de M^^ Le Monier en entendant cet aveu si hardi , en voyant cette démarche audacieuse ; car sa fille paraît en effet marcher après quelqu'un.
comme si elle allait rendre le chapeau. Elle se lève et suit celte malheureuse enfant qu'elle croit dans le délire et qui court devant sa mère appelant hautement : « M. Valdaon 1 M. Valdaon ! » Alors, M*"^ Le Monier, silencieuse un moment par crainte de son mari, ne peut plus se contenir, elle pousse des cris, sa fille appelle plus haut encore : « M. Valdaon ! M. Valdaon ! » et M. Valdaon, vous le pensez hien, n'avait garde de paraître , si vous avez deviné la ruse du chapeau. A la voix de la mère , aux appels de la fille, chacun s'éveille ; tous sont sur pied : la scène s'éclaire , on apprend qu'un séducteur s'est introduit dans la maison ; les domestiques saisissent dos armes , et au milieu du désordre arrive M. Le Monier ; instruit par la confusion même du motif qui la cause, entendant prononcer un nom détesté , il s'em|)are d'un fusil , marche devant ses gens, parcourt les appartemens, le jardin, crie, apostrophe, jette sa voix en vaines menaces , et revient furieux de n'avoir rien trouvé.
Vous vous rappelez tous, mesdames et messieurs, les Mémoires intéressans du célèbre Loiseau de Mauléon sur cette affaire; jamais avocat vu renom n'eut à défendre une cliente plus digne de l'intérêt général. Cette tiWe qui , prisonnière dans un couvent , et voyant son amant accusé d'un rapt , mit autant d'énergie à le défendre que son père montra d'animosité à le poursuivre , attendrit toutes les âmes sensibles ; et quand ce |)ère sans miséricorde voulait Jraîner M. Valdaon sur l'échiifaud , celte fillo consentant à le sauver aux dépens de son propre honneur, et ne craignant pas d'avouer tout haut les moyens hardis qu'elle avait employés pour contraindre son père à une réconciliation , cette fille , voyez-vous, fit une sainte cause d'une cause que semblait bblmer la morale. Vous vous souvenez de réloquence adroite de ses bttres, de leur touchante sensibilité, de ces expressions qui auraient dû aller é l'ame d'un i)ère offensé et désarmer sa colère; vous vous rappelez combien celle persévérance audacieuse et digne à la