CHAPITRE II
fois, fière et respectueuse en même temps , la rendit l'objet de l'iittenlion de tous, et vous savez si les vœux d'une jeune fille de vingt ans devinrent les vœux de la France entière.
M. DE TiLLY impatienté. — Mais, chevalier, vous nous aviez promis aulre chose. {Montrant Emilie.) Voyez! vous faites pleurer cette enfant; vous attendrissez ces dames, et quant à nous, qui attendons comment du chapeau vous en arriverez au fait de la répulalion de Riquetti...
M. Richard. — Quoi! vous ne voyez pas ! vous ne devinez pas le reste? Désolée du scandaleux procès fait à sa fille, M™e Le Monier est morte ; le père s'acharne plus que jamais ; il ose outrepasser dans sa résistance le terme que la loi met à son autorite sur sa fille. Le parlement de Paris intervient , et , suppléant au consentement paternel , permet le mariage entre les jeunes gens alors majeurs ; il règle même sur les biens du père la dot de la demoiselle. Ce père inipardonnant cherche une vengeance : il se remariera ; ïl aura des enfans : il sera ven^^é! il sera heureux!... mais il se trompe sur les euf.ins , sur la vengeance , il se trompe plus encore sur le bonheur : il épouse So])hie ; Sophie sera séduite par Mirabeau.
Or, déduisez :
S'il y avait un drame à faire, intitulé: Le Monter et Valdaon, le chapeau n'eu serail-il pas la péripéliePJN'estil pas là comme le pot de fleurs dans le Mariage de Figaro? Ce chapejiu u'est-il pas aussi nécessaire aux secondes noces de M. Le Monier que le bandeau , le sce|ilre et le billet de la Scmiramis de Voltaire? Quelle scène que celle du chapeau! Quelle nuit! Quel appel que celui de la fille! Quel audacieux cri que celui-ci « M. Valdaon ! M. Valdaon ! » Et ce témoin (}u'elle tient, ce feutre qui l'accuse et qui la sauve! quel pittoresque ressort! Le chapeau est entré dans la destinée de Mirabeau, puisque de déductiou en déduction le chapeau conduit à Sophie. Avouez du moins que c'est un grand lait collatéral de la destinée, et...
M. DE TiLLY vivement, — Quand je vous disais qu'il conterait des folies.
M. DE CONDORCET, moitié riant d'abord^ puis plus sérieusemc7it : — Mais non pas , non pns ! Tœuf de la réputation de Mirabeau est dans l'achat de M. le conseiller de Dole. Les incidens sont peu de chose dans la vie commune; ils deviennent les enneniis ou les prolcclcurs des hommes extraordinaires. A la loterie de ce monde , le génie obtient le quine où le vulgaire ne gagnerait que l'ambe : ce qui n'est qu'un faible roseau dans la main de celui-ci , est la verge de fer qui soutiendra cet autre. Tout est réglé d'avance dans la vie terre à terre : pour l'homme ordinaire, un caillou est un caillou ; il s'y heurte, il rentre chez lui, il s'emp.uj nette de linge, il souiFre ou il guérit, qu'importe! Cervantes est esclave ; il s'ennuie, il marche , une brique le blesse au i)ied , il rentre , il écrit : il a fait Don Quichotte ! Christophe Colomb , qu'une exacte observation de la longitude guide dans sa route , à quoi doit-il le Nouveau-Monde? à une théorie qui , par une chaîne de vérités non interrompue, remonte à des découvertes faites dans l'école de Platon. Pour un autre que Mirabeau , un président est un magistrat qu'on salue , un cha])ean, un objet avec lequel on le salue ; pour Mirabeau c'est le germe d'un gr^ind scand.de, qui le poussera à la Bastille , qui lui fera ronger son frein de colère , qui le révoltera contre l'autorité dont il sondera les fondemens, qui lui composera un trésor de fureur et de verve ; et Sophie et Valdaon , et la fille et le père , et la femme et le parlement, et les plaidoyers scandaleux, et les lettres d'amour, cl les requêtes au conseil et l'oncle de Dôlc et le chapeau , tout cela est la mixture broyée au grand pilon pour Mirabeau , pour l'orateur populaire.
M. DE TiLLY. — Mettez au grand pilon , et, pour faire corps avec la sublime mixture, celte épitaphe par anticipation :