‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 28 sur 232 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

regardait Mirabeau comme un artiste en paroles, comme un admirable fabricatour de sons, comme un sublime musicien sans noies : le Gluck du discours parlé , et je suis sûr que s'il n'avait été Mole il yurait voulu être Mirabeau; son compliment au célèbre conUe lors de l'immortel discours sur la banqueroute prouve celte pensée. Il était à l'Assemblée nationale le jour oii fut trouvé d'inspiration ce beau mouvement d'éloquence ; la voix , les gestes, l'organe de Mirabeau , ce feu , cette phrase abondante , celle grande et terrible image du goulfre entr'ouvert, cette main qui , roidie et effrayée , se portait en avant pour désigner les profondeurs de l'abîme , tandis que l'autre s'attachait à la tribune avec l'action d'un homme qui saisit sa planche de salut; enfin , ce qu'avait d'habile ou d'inspiré cette entraînante action oratoire , tout frappa le grand comédien d étonnement et de stupeur; quand Mirabeau descendit de la Iribune , MoIé trouva le moyen de s'approcher de lui : — Ah ! monsieur le comte , lui dit-il , quel discours! quelle voix ! quels gestes ! mon Dieu ! mon Dieu ! que vous avez manqué votre vocation!

Mais malgré l'en-train de Mole' et malgré le désir de la plupart de nos jolies caniarades, un avis sage et prudent dut prévaloir. La position de la Comédie Française devenait de plus en plus délicate, et de plus en plus diflicile. 11 fut convenu que l'hoinieur que nous faisait M. le comte serait tout simplement regardé comme une démarche d'amateur aimant le spectacle ; que les comédiens de semaine le recevraient et lui répondraient sur ce pied-là alin que paroles dites de part et d'autre , n'eussent ni la solennité ni la portée qu'évidemment on voulait leur donner, et qu'elles n'engageassent pas au-delà d'une simple conversation.

M. de Mirabeau vint donc et demanda Charles 7Xpour ses députés provençaux, et cela à l'occasion de la fête de la fédération.

Sans entrer dans les détails d'une conversation où je

ii'nssislais pos , voici Ta -peu-près de U réponse de la Comédie-Frnnçnise.

Nous nous élions mis en règle de la pièce de circonstance , nous devions jouer /e Journaliste des Ombres ou Momiis aux Champs-Elysées^ du jeune Aude. Charles 1 X n'avait aucun rapporta la fête, bien loin de là, Charles IX causait du désordre, alimentait le scand.de, irritait les passions. I.a cérémonie du Champ-de-iMars devait être un jour de fraternité et de réconciliation; il fallait éviter fout ce qui pouvait réveiller l'esprit de parti ; il était donc sage de supprimer, précisément ce jour-là , Touvrage de Chéliier, d'autant (jue Taut-'ur avait manifesté l'intention de ne point laisser jouer sa pièce pendant l'été. En dernière raison, la Comédie-Française étant responsable des ouvrages qu'elle offrait, devait être juge de r()pi)ortunité d'une partie de son répertoire, à moins qu'elle n'eut la main forcée et qu'elle pût répondre à l'accusation de scandale dont une de ses pièces pourrait être le motif jiar l'inflexibilité des désirs du public, bien pércmptoireiiient manifestés.

On voit que nous évitâmes de parler de l'interdit de la cour, c'eût été mettre le feu aux étoupes; la cour! quelle occasion de tonner pour 1 or.itenr!

— Mais, messieurs, dit Mirabeau impatient d'en terminer, et s'adressant plus particulièrement à Dazineourt, pensez-vous être en droit de refuser ainsi la pièce que je suis chargé de vous demander?

A quoi notre camarade répondit :

— La démarche (jue M. le comte fait auprès de nous atteste notre droit. Il n'y aurait point de demande à nous adresser si l'on ne nous regardait comme juges en cette affaire. — Et d'après ce droit , vous refusez Charles iXaiix fédérés provençaux? — Nous ajournons Charles ZXpour des motifs que doit apprécier M. le comte et que nous le supplions de soumetlre à MM. les fédérés; nous offrons à eux et au public, une pièce pleine de nobles sentimens, de senlijuens français , de patriotisme... — VoUe dernier mot

Page 1