CHAPITRE I
«ne page de plus à l'histoire des variations du cœur humain, sans avouer cependant que je pense avoir eu tout-àfait lort dans ces circonstances , ce qui est fort humble de ma part ; car, à s'exécuter de bonne grâce , on gagtie toujours de se faire faire le compliment que l'on est plus sage aujourd'hui qu'on ne l'était autrefois.
Partisan des prérogatives de l'ancien ordre de choses, je marchais avec Dazincourt, Contât, Raucourt, etc.; Talma s'avançait contre nous , appuyé sur Dugazon et M™e Ves- Iris , toujours armée en guerre , depuis qu'on l'avait proclamée chef de la célèbre escadre rouge , dont j'ai précédemment donné le tableau. Le reste de la Comédie se partageait entre nous : quelques-uns ne tenaient pas trèsfort à leur parti. Nous avions des minorités et des majorités flottantes ; mais tel qui ne nous appartenait pas la veille venait à nous le lendemain ; il est vrai que quelques-uns des nôtres passaient à leur tour dans le camp ennemi. Ces auxiliaires indécis ressemblaient assez aux grains de plomb qu'emploient les apothicaires, et qui sont destinés à sauter (riin pj.ite.'ui de balance dans l'anlre , pour faire une sorte de com})te rond quand la drogue pèse plus ou moins. Avec un peu d'adresse, chaque parti trouvait chez nous ses grarns de plomb voyageurs.
Talma, dont nous avions tous reconnu les heureuses dispositions, reçut des mains de Chénier le rôle de Charles IX. A propos de celte pièce, qui devait faire époque , et quand les biogra|)hes ont dit qu'il n'eut ce rôle que parce que Saiiit-Fid n'en voulut pas, le regardant comme un mauvais rôlf, les biographes se sont j)lacés entre une vérité et une erreur : Saint-Fal aurait pu jouer le personnage de Charles IX, sans doute, et il lui fut d'abord olFert |)ar l'auteur; mais S;iint-Fal , en le refusant, lit l'action d'un homme mode>te qui se juge , et ne se croit pas propre à tout , et , in désignant Talma à sa place , il ne crut ni présenter vvn. mauvais cadr^au au jeune tragédien, ni olfrir un pis-aller à Chénier. Nors savions aussi tous au théâtre, et du moins
nous le savions par expérience , qu'un personnage qui n'a pas de caractère , précisément à cause de cela , et quand il est placé drnmatiquement, peut faire honneur et réputation au comédien. Après les justes observations de Sainl- Fal , il n'y eut qu'une voix pour nommer Talma , parce que nous comptions sur lui. La figure toute honnête et toute candide de Saint-FaI se serait refusée à l'expression complète du fanatisme et du remords , tandis que celle de Talma, d('jà empreinte de cette mélancolie qui est devenue sa muse, nous sembla être plus propre à rendre les sensations diverses du nouveau personnage. Nous avions déjà vu notre jeune caniarade dans Séide, et, malgré les irrégularités de son jeu et les défauts de sa diction, nous avions remarqué cette large mobilité du masque tragique, qui du théâtre va avertir le parterre de ce qu'un acteur a dans l'auie. On ne peut, en conscience, nous supposer assez écoliers pour n'avoir p;is su reconnaître un rôle important dans «ne pièce qui , à cette époque, était une sorte de vatoiit de la saison entière. Aurions-nous donc compromis nos éludes , notre succès , et les trois meilleurs mois de l'année pour faire une niche à Talma? Qu'on y réfléchisse bien! Charles IX ou V École des Rois ï \\\ Saint -Barthélémy ! un cardinal mis en scène ! une pièce osée en tout ! une pièce que Voltaire ne présumait jouable que dans un siècle , jouée maintenant, à l'époque des élats-généraux, quand tous les cerveaux bouillonnaient, quand il n'y avait pas à se dissimuler que vingt mille spectateurs viendraient à la Comédie-Françnisc tran-^portés d'enthousiasme, quand toutes les provinces étaient à Paris , et s'assoleraient tour à tour sur les banquettes de notre parterre, nous aurions abandonné le rôle de Charles IX, dans Charles /X, comme un pis-aller!
Non ; nous savions que ce rôle était beau , très-beau ; nous savions qu'un acteur constitué d'ame et de corps pour le jouer pouvait s'y faire une réputation ; nous savions que nous metlions dans les mains de Ta!ma toute