‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 30 sur 232 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Charles 7X, malgré l'ordre obtenu par les évoques , vous vous mettez eu disposition de jouer la pièce , et cela sans avoir recours aux gentilshommes, sans vous retrancher devant la volonté du souverain?

L'objection est juste. Voici maintenant le tableau de notre situation et ce tableau est notre réponse.

Nous étions encore comédiens ordinaires du roi , et cependant une loi nouvelle venait de nous placer sous le gouvernement de IHôtel-de-Ville; Sa Majesté nous donnait encore ses ordres par l'intermédiaire des gentilshommes de la chambre, toutefois à qui devions-nous obéissance? A la municipalité notre nouvelle maîtresse? Alors jusqu où allait son pouvoir? Quelle était sa part dans ce compte à demi avec le roi? Comment expliquer notre double position? Quel embarras que celui d'une société placée entre Je maire de Paris et le gentilhomme de lachamDre, M. de Duras! Et s'il y avait hésitation , comment dire au public en fureur : La pièce est défendue par ordre de la cour? Mais l'Hôtel-de-Ville, penscra-t-on , pouvait nous tirer de cet état perplexe; en se prononçant il mettait à couvert notre responsabilité. Justement , nous savions la pensée de l'Hôlel-de-Ville : c'était d'obéir aux intimations du parterre, et alors nouvelle difficulté! Comment aller porter le répertoire à la cour? car porter le répertoire , c'est demander s'il agrée ou s'il faut le changer ; comment , dis-je , porter le répertoire au roi , avec l'inscription de l'ouvrage défendu par lui ? N'était-ce pas dire à Louis XVI : Nous ne sommes plus à vous. Encore une fois, pour S. M. recevoir le semainier , c'était faire acte d'autorité sur le choix de nosjjièces; c'était du moins aimer à entretenir un reste diilusion : qui de nous aurait osé la détruire? Plusieurs comédiens tenaient leur état de la cour , d'autres y avaient ])lacé leurs épargnes; si ces derniers pouvaient se moquer de leur fortune , les antres pouvaient-ils manquer à la recoimaissance? Entre les prescriptions d'une loi que nous ne comprenions pas bien et des usages anciens et des ulfec^

lions dues , comment nous décider? Ces deux pouvoirs rivaux ne semljlaient pas eux-mêmes avoir une ide'e bien nette de leurs droits respectifs. Noire situation nouvelle donnait donc l.irge matière aux interprétations : par exemple, comment résoudre cette difficulté?

Si le roi demandait à ses comédiens une pièce pour Versaillrs, le roi élait dans son droit; mais si la municipalité était aussi dans le sien en exigeant une des pièces de circonstance d'alors, et que le comédien jouât dans les deux j)ièces, supposez-les demandées en même temps, comment faire? Où. aller? Le roi prierait-il M. Bailly de vouloir bien lui prêter un de ses comédiens ? La question paraît toute résolue aujourd'hui ; mais elle ne l'était point alors; elle ne l'était pas pour le roi lui même; on sait s'il fut docile, et cependant il ne levait pas la défense de Charles IX, Pour nous, c'élait plus qu'un conflit , c'était un chaos , et , CM attendant la lumière, nous élions dans la situation de ce personnage de Molière, qui, croyant que le cœur bat toujours à gauehe, est fort étonné quand la médecine nouvelle lui dit : — Nous avons changé tout cela.

Notre système était donc et devait être de temporiser, de louvoyer même dans les cas difticiles, de faire enfin de l'opposition expectante; et , en attendant qu'il fût loisible aux grandes autorités de se dessiner en souveraines maîtresses , il fallait bien chercher une excuse dans le cas de force majeure.

La reprise de Charles /JTeut le succès qu'on peut imaginer. Grammont lut avec intelligence le rôle du cardinal, et Talnia , plus beau (lue jamais , demandé après la pièce, emboursa triple salve.

^ 11 ne faut pas croire cependant que la soirée alIAt sans un peu de tempête. L'ouvrage de Chénicr avait le privilège de la déchaîner, et, bien que les vœux d'une grande partie du public fussent remplis , l'orage gronda plus d'une fois. L'ancien et le nouveau parterre étaient souvent aux prises ensemble : ce soir-là , plusieurs vers furent ballotés entre

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