‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 5 sur 232 · CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE ï

une destinée do comédien , et nous pensions qu'il nous en rendrnit bon compte. Encore une fois , ne lavions-nous pas vu dnns Séide? Qu'est-ce donc Chnrles IX? N'est-ce pas Séide avec la couronne? N'est-il pas entraîné par un fanatisme semblable? N'a-t-il pas aussi son propbète qui lui ordonne le meurtre? La pourpre romaine n'esl-clle pas dans la pièce de Chénicr à la place du turban de la tragédie de Voltaire? La croix ne fanalise-t-elle pas comme le croissant? L'arquebuse ne frappe-l-ellc pas comme le poignard? Où donc est la différence? Et si elle existe, n'estclle pas toute à l'avantage du rôle de Cbarles IX en s'y représentant Talma? C;tr ici nul amour; car c'est ici , non le meurtre d'un seul homme, mais le meurtre de tout un peuple. Le comédien qui reçut Séide des mains de Voltaire reçut donc un mauvais rôle? Mais, dit-on, Séide intéresse, et non pas Charles IX; mais répondrai-je, St'ide est un inconnu , un Arabe d'invention j)oétique; mais Charles IX est un roi de France ; mais c'était de 1 histoire de France ; mais la révolulion allait être là , et , représentés par Charles IX , les rcis venaient , devant tous , se poser sur la sellet.'e; et c'était un mauvais rôle !

Qu'est-ce à dire? Croit on que la belle manière de Talma dans C(î personnage fût pour nous comme l'est pour le peuple la muscade de l'escamoteur? que nous fûmes la dupe d'un sublime coup de gobelet?

Certes, Jious ne pouvions pas savoir que ce tragédien enfant y produirait un tel effet ; nous n'avions pas deviné surtout la sublime expression de ses traits, sa pantomime éloquente . lorsque alHiissé par le remords, et cachant son visage dans les plis du vêtement royal , il se relève tout-àconpsous l'analhème, et, parcourant du regard celui qui le maudit , recule par convulsions successives , coinme si , à chaque geste de l'homme de bien , ce roi sacrilège secouait les gouttes du sang de sessujels relon)bées sur lui ; non , nous ne savions pas que Talma irait jusqu'à cette manière grandiose de comprendre et de créer. Mais quel

acteur ne compte un peu sur l'inspiration du moment? Il est au théâtre de grands effets produits sans les avoir prévus, autant que d'effets manques après y avoir compté ; mais, pour les comédiens de bonne trempe, la scène déçoit moins qu'elle ne révèle , et nous savions bien du moins que , par le temps qui courait , le rôle de Charles IX renfermait quelques bonnes fortunes.

Ce succès monta trop la tête à Talma , et Dugazon , qui en avait fait son fils en Mclpomèno, ne contribua pas peu à attiser le feu qui fermentait dans le cœur de ce jeune liomme. Dugazon avait pris l'habitude de s'emparer des élèves un peumarquansdela nouvelle école instituée aux yTie^wj-, et de les étiqueter Dugazon, et pourtant Talma n'était pas plus son élève que celui de Dazincourt, de Mole, de Larive et de moi , pauvre surnuméraire enseignant. Talma était l'élève de l'école de dc-clamation , ou plutôt l'élève de la naluro. Je dirai même que la nouvelle institution de l'art de fîiirc des comédiens fut fort heureuse en ses commencemcns , d'avoir à produire un talent comme celui du jeune Tahnn. Celte académie théâtrale, où j'ai été longtemps honoré du titre de professeur, sans que jamais personne ait pu dire que j'en sois devenu fout-à-fait le partisan , cette savante institution , où l'art de bien comprendre une virgule ne le cède qu'à l'art , bien supérieur, d'entendre parfaitement un point, prouva du moins son utililé par la force d'un tel élève ; mais cette force étail bien en lui , et , dans le cas contraire , Dugazon aurait toujours eu quelque tort de se faire l'éditeur responsable d'une œuvre à laquelle tous les professeurs avaient contril)ué.

Mais Dugazon jouait les comiques, et produire un acteur de tragédie était une sorte de gloire dont il paraissait fort jaloux ; Talma en prouvant pour lui , prouvait i)our son maître qui s'y allac'nait d'autant , aussi je crois bien qu'on aurait vainement ch-rché à détromper notre camarade ; car l'aire des élèves i si une sorte de paternité qui a ses illU' sions et ses erreurs, cummc l'autre.

Page 1