CHAPITRE III
—Mais, monsieur le maire (c'était Desossarts qui portait la parole), nous avons aussi des reglemens qui font discipline chez nous; nous sommes une association; et depuis quand, lorsqu'un associé devient onéreux aux autres, lorsque les conditions qui le firent admettre ne sont pas remplies, ceux qui sont lésés ne peuvent-ils l'exclure? — Vous posez la question en homme qui entend les affaires, répondit M. Bailly ; mais il y a souvent des circonstances qui font qu'une proposition n'est pas ainsi tout d'une venue. La Comédie-Française est un établissement national. Vous avez des lois d'intérieur qui règlent et votre fortune et quelques droits relatifs à votre avancement, mais vos reglemens ne peuvent vous faire des droits contre le vœu du public et la prospérité de l'art. — La Comédie-Française a été grande et glorieuse avec ces reglemens. — Vous pensez que c'est à eux que vous avez ûù Lekain el Dangeville? — Monsieur le maire nous permettra de lui dire que ces reglemens empêcbenl les enijiiétemens injustes, et, donnant aux artistes de la sécurité, leur laissent celte liberté d'esprit nécessaire pour cultiver un art moral. — Vous êtes cependant appelés ici pour avoir voulu les suivre trop à la lettre. Tenez, messieurs, ajouta M. Bailly en souriant, je vous conseille de régler- vos reglemens. — Mais.... — Vous êtes avant tout une maison littéraire : c'est de nobles pen^^ées et d'esprit que vous faites tralic, et, en France, le dernier article
regardant tout le monde — Ainsi nous obéirons à tout
le monde, c'est-à-dire aux caprices de la foule. — Remarquez que, dans le cas actuel , la foule vous demande d être les camarades d'un artiste de talent. — Nous ne pouvons jouer avec un homme qui nous a compromis et que nous devrions haïr.
Nous étions assis : à ce mot M. Bailly se lève; nous faisons le même mouvement. M. le maire nous dit ce qui suit les yeux baissés et avec un calme sans miséricorde : j'appris en celte occasion que la sévérité la plus à craindre est ■celle des gens qui se fâchent dillicilement.
75 MÉMÔÏlîES DE FLEURY.
— Remarquez, messieurs, que je ne vous dis pas à*i\\merTalma, mais bien de jouer avec lui. Je ne vous demande rien au nom de l'évangile : mon devoir est de vous parler au nom de la loi. Pour vous surtout, messieurs, pour vous, que les volontés du public soient sacrées.
A la suite de cette audience, où rien ne fut conclu , intervint un jugement du conseil de la ville, qui nous prescrivait de jouer avec Talma : on nous le signifia; on fit plus, on le placarda dans tout Paris.
Mais, et comme pour nous donner une fiche de consolation, la municipalité manda aussi Dugazon au conseil de la commune. Par suite, on le condamna aux arrêts forcés chez lui pendant huit jours, ainsi qu'aux frais d'impression de ce jugement , lequel fut collé de même en plusieurs endroits tout à côté de ce qui nous concernait, mais seulement au nombre de cent exemplaires : c'est-à-dire qu'on nous fit subir notre confusion en rames, tandis que Dugazon subissait la sienne en simples cahiers.
D'après la commune de Paris, cette sévérité envers notre camarade fut un acte de justice : d'après nous ce fut un acte de faiblesse. Nous pensâmes que le conseil faisait balai neuf de son pouvoir, et se donnait plus de droits qu'il ne pouvait en prendre; en conséquence, puisqu'on voulait absolument nous attaquer de haute lutte, nous résistâmes de haute lutte aussi, et, pour donner à nos délibérations le caractère de consciencieuse opposition et de gravité qu'elles devaient avoir, nous nommâmes en qualité de commissaires Bellemont et Vanhove, nos deux patriarches : deux hommes sans passion , tout justice et tout probité. Avec une telle députation, si nous ne parvenions à donner la preuve de nos droits, nous donnions du moins celle de notre bonne foi.
Nos deux envoyés avaient mission de notifier aux officiers municipaux que nous ne reconnaissions point leur compétence, et que, d'après ce motif, nous n'obéirions pas ; mais notre démarche toute judiciaire fut traitée d'iu-