CHAPITRE III
Dngazoti en tête, prirent le commencement ponr la fin; puis quand ils curent fait accueil à la révolution avec les honnêtes gens, comme ils s étaient mis en vue, il fallut qu'ils s'en lissent les suivons dociles ou qu'ils en devinssent les victimes : l'apostasie étant réputée plus i)réjudiciable au parti que la rébellion. Dugazon fut plutôt détrompé qu'on ne le croit; mais revenir s'était se perdre; il mit un masque double : j'ai connu des gens qui l'ont soulevé. Bien nous en prit, d'ailleurs, que des hommes semblables à lui acceptassent un emploi dans la grande tourmente; ils furent entre nous et les événemcns comme ces duvets qu'on glisse entre des porcelaines pour les empêcher de se briser. Les épaulettes d'aide-de-camp de Dugazon ont protégé plusieurs honnêtes gens, et cette écharpe, si coquette en apparence, a mis à couvert plus d'une victime.
Quant à Talma , il fut coupable de jeunesse, de désir de faire son chemin et de faiblesse de caractère sans contredit. Mais il n'aima la révolution, lui, qu'en grand artiste; il crut à la résurrection du Forum, à la résurrection des Cicéron, comme il pouvait croire à celle des Roscius; il crut que l'antiquité s'était versée en France; il crut qu'en mettant au pilon les talons rouges, les habits à paillettes et les manchettes, il sortirait de ce broiement singulier des toges et des manteaux grecs tout drapés : il fut le parrain de la toge ; il la mit an thé;lfrc, il la mit chez lui, il aurait voulu la voir se plisser sur toutes les épaules; son amour de révolution fut une passion de dessinateur. Il comprenait d'ailleurs son avenir, et peut-être voulûmes-nous d'abord lui gêner un peu les coudes; il sentit tout ce que la révolution apportait d'élémen'î à son génie tragi(iue : fortement trempé desombre et de terrible, personne n'agitait mieux le n'mords que lui et ne secouait avec plus de |iuissance la chevelure d'Oresle. Il nous voyait creusant tout droit notre vieux sillon, il voulut aller à travers champs; nous le tenions en bride : il se dégagea. Eut-il tort? peut-être un peu pour la forme ; mais il eut tort en compagnie d'un ami qui
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le guidait : chez ce sublime Talma et chez ce comique Dugazon les choses n'apparaissaient pas comme elles étaient en réalité'; l'un avec sa naïveté d'enfant, l'autre avec cet esprit de saillie qui l'empêcha jamais de lier deux idées sérieuses, avaient cru tout d'abord à la sublimité du spectacle révolutionnaire sur l'ostentation de l'affiche; ils avaient pensé l'un l'autre qu'une révolution apparaissait tout d'une pièce comme une machine d'opéra qui descend du cintre; c'étaient de ces âmes qui sentent trop vivement pour sentir toujours vrai : illuminés de l'art, d'Orlanges(t) politiques, ils eurent quelque douleur quand ils furent détrompés, mais ils le furent; et lorsque, bien des années après, nous nous entretenions tous trois de nos batailles passées : — En vérité, disait Dugazon, en hochant la tête, je vois que chacun fait ses opinions comme les cordicrs font leurs cordes; on marche, on marche en regardant toujours d'où l'on part, cl jamais où l'on ira.
(I) D'Orlange est le principal personnage de la comédie : les Châteaux en Espagne»