CHAPITRE IV
On attaqua ce personnel tenace de la société' passée, avec tout le patriotique état-ninjor admis dans les pièces modernes : ce fut aussi la guerre des cadets contre les aînés.
Si les révolutions ont leurs complices elles ont aussi leurs courtisans, et pour mieux encenser les événemcns du jour tous les auteurs tinrent ouvertes leurs cassolcUcs, ce que je ne dis pas pour blAmer le caractère de ces messieurs en général , Dieu m'en garde! niais plulôt pour faire hommage à l'imagination qui les domine; à leur insu Timagiiialion est chez eux la maîtresse au logis. Sans cesse à la ])islc du nouveau, dont vit leur esprit et dont ils font vivre le nôlre, peut-on les blOmer de sourire à la nouveauté, et, sans examiner autrement son visage, de l'appeler beilc et de la flatter de leur plume? Non, ce serait vouloir qu'un asironomes'affl geOt de ra|)|)aritiou d'une comète menaçante. Jamais le corps poétiqut^ ne Icrn mauvais accueil aux premiers saints d'une révolution ; pour lui n'est-ce pas un thèuic tout neuf qui donne entrée dans le monde à je ue sais combien de brochures, d' livres, de comédies, de drames, de tragédies, d'odes héroïques, patriotiques, pindariques, qui'sans[ccla n'aur.'jient pas vu le jour? Dans le sens littéraire, une révolution donne même aux eunuques des velléités d'être féconds, à plus forte raison doit-ci îc enlhonsiasiner les vrais auteurs, classe toute de flamme, et toujours sous Timpulsion puissante du sentiment de la maternité.
Fabre d'Eglantinc et Chenier se distinguaient alors entre ceux qui poussaient an plus haut point cet amour de la gé- Ui'ralion par rinlelligeiice; Fabre le premier après Molière s'il n'avait voulu être le premier après D;inlon (1); Cliénier, ce Racine affaibli , qui prit l'assemblée Constituante
{\) Ce nVst pas après le Danton des massacres de septembre que Fal)re mirait voulu prendre place, mais après le Danton , lionime prépondérant d'nn parti. L'auteur du Philinte de Molière et de la romance : Il pleut, il pleut, bergère, a peint dans ces deux prcduetiuns disparates le côte cneiijique et le côlc sejilimcntal de son
pour soi! Louis XIV, paraissaient être les chefs de troupe à qui on voulait livrer le théâtre national; mais, pour les raisons que j'ai données, la Comédie-Française était gênante aux novateurs, gênante surtout à l'egord des réputations qui , au bas des degrés dont Fabre et Chénier tenaient le sommet, vivaient seulement de l'à-propos.
Ici se présente une observation qui prouve combien la littérature dramatique est en dehors de toutes les autres littératures. ^
Les auteurs qui font des livres ont toujours leur place chez les libraires; au milieu de cent écrivains, il y a moyen de trouver un coin pour le survenant : afin que ce nouveau venu soit casé et se voie resplendir sur le rayon, on presse un peu plus les volumes, on met une planche de surcroît : c'est l'affaire du commis et de l'ébéniste. Au théâtre quelle difl^rence! Quand chez le libraire une même journée appartient à vingt auteurs de livres, une même journée n'ap parlient là qu'à deux auteurs dramatiques, et bien souvent elle ne peut être donnée qu'à un seul : ainsi , lorsque Corneille, Molière, Rotrou, Voltaire, Beaumarchais etRegnard, et Boissy et Destonches, et Dancourt et l'ancienne phalange éprouvée, viennent s'emparer de cette journée, l'auteur dramatique d'aujourd'hui la perd sans retour : c'est le monopole du mort sur le vivant. Donner dix jours de l'année à chacun de nos vieux hommes de génie, c'est retrancher trois mois de cette même année à l'auteur moderne; c'est faire ses années de neuf mois; c'est réduire ses trois cent soixante-cinq jours à deux cent soixante, plus ou moins; c'est mettre le temps du succès littéraire à portion congrue. El dans ces mois que le génie et le talent reconnus écornent
caractère; il était ambitieux, mais son ambition s'arrêtait où commençait la justice d'alors. Fabre et Chénier ne sont point des auteurs de l'orgie révolutionnaire; l'œuvre d'honnête homme du premier et la persécution que valut au second son hardi ouvrage de Ti/noiéon , en font foi. Fleury ne parle dans ce chapitre que des temps où il était encore honorable de se tromper.