‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 47 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ainsi au talent qui s'essaie ou au ge'nie qui se cherche, que de pièces peuvent vieillir! que de vers peuvent n'être plus de saison! Ces niFreuses anne'es de neuf mois ont causé bien des jalousies, d'amères douleurs et de vives re'criminalions. La litte'rature dramatique étant, pour ainsi dire, une littérature à l'heure, cette heure est enviée, disputée, arrachée, et si les acteurs de bon goût disposent trop de ce temps précieux en faveur du répertoire des poètes morts, on comprend (surtout à ces époques ou les circonstances font naître une foule de prétendans) , comment ces comédiens peuvent devenir l'objet des vigoureuses attaques des auteurs qui sont impatiens de vivre.

La tirade de Basile est un modèle de tactique même pour toute autre manœuvre que celle de la calomnie : pianissimo, piano, crescendo, rinforzando, cela s'applique à cent méthodes d'attaque. Toutes les fois que les auteurs voulurent nous faire brèche , pianissimo murmurait et filait doux : c'était Thiroudelle rasant le sol. Lors de la coalition dont Beaumarchais fut le chef suprême, M. Lonvay de la Saussaie se trouva être l'iiirondellc en question. Celle fois, ils nous présentèrent M'"^ de G****.

]Viiue (](. Q**** (îtj^it „(,ç ^](, cgs femmes auteurs nuxquelles on serait tenté d'offrir en cadeau une paire de rasoirs; une de ces femmes qui sont parvenues avec des peines infinies à se rendre le moins femme possible : sveltcs papillons qui battent de leurs brillantes ailes pour descendre, croyant monter ; véritables chrysalides au rebours, qui perdent les aimables qualités de leur sexe, sans avoir IVspérance de jamais obtenir celles du nôtre : toute femme auteur de profession étant dans une position fausse, quelque talent qu'on lui suppose, à moins qu'elle Ji'ait un de ces lalensfemmes, de ces lalens sans réflexion où le sentiment prend la place de la pensée, à moins qu'elle n'écrive des lettres, comme M^ne dfSévigné, qu'elle ne mène paître d'innocentes brebis, comme M"ie Deshoulières, ou qu'elle ne fasse des équilibres de scnlinicns, ainsi que M™^ de Riccoboni.

86 MÉMOIRES DE PLEURY.

Shakespeare a dit quelque part : « O vanité ! ton nom est un acteur. » Sli.ikespenre coini'tlien pouvait s'y connaître; mais apparemment, à son époque, l'Angleterre n'avait pas de femme auteur; Shakespeare aurait changé de sentiment, s'il avait connu un type comme M™^ île G****.

Celle dame était tellement friande de saillies, de mots à eiïet et de paroles sublimes, qu'elle avait des vapeurs, lorsque dans le monde elle ne se voyait pas environnée d'auteurs et d'académiciens , non pas pour se laisser itistruire par eux , mais pour en être enlonrée, pour jeter sur eux son éclat; elle voulait les avoir à peu près comme un monarque a des gardes du corps.

Ce n'était point de- sa science qu'elle était fière , ni non plus de son ob:>erv.'ition , ni de son acquis en littérature; c'était de l'absence de tout cela, c'était de ses dons naturels : elle se regardait comme une sorte de produit rare, qui, sans éducation litléraire et sans étude préparatoire, avait été domié à la terre alin de faire honneur à la création.

— Sans prévention de ma part, disait-elle, je serai sans doute un jour considérée avec l'admiration que l'on accorde aux ouvrages qui sortent des mains de la nature : tout me vient d'elle; je n'ai jamais eu d'autre précepteur; je suis une de ses rares productions.

Et elle croyait bien sincèrement ce qu'elle avançait. Par exemple, veut-on savoir pourquoi elle était coilïée si singulièrement? pourquoi la gaze, libre et indépendante, bouillonnait sur sa tête et lui donnait l'apparence d'une femme qui aurait reçu sur les cheveux tonte la mousse du savon d'un plat à barbe? C'est qu'elle ne voulait point gêner la circulation du sang et , sur leur si('ge principal , obstruer les idées; n'était-clle pas compt;ib!e de tout ce qu'elle en aurait dérobé au monde? Encha.nlée des découvertes qu'elle faisait en elle, elle s'applaudissait comme si elle avait pu séparer son être en deux parts, une part pour créer, une part pour ass ster au spectacle de ses créations. Elle avait des jours où chacune de ses phrases lui semblait être un

Page 1