CHAPITRE IV
effort de génie; elle la saluait comme une merveille; elle l'honorait comme une trouvaille sublime; elle la savourait comme un élixir précieux, et quand elle croyait en être à l'instant heureux de ces bonnes fortunes, elle levait les yeux au ciel : ses regards semblaient lui faire civilité; on voyait qu'elle était enchantée de vivre avec lui en si bons termes. On serait venu lui annoncer alors qu'il y aurait prochainement une mortalité sur les gens de génie, qu'elle se serait fort dé()êchée d'envoyer quérir son notaire pour faire ses dernières dispositions.
Si elle n'avait eu que la manie d'écrire encore! au moins il y a du répit : on ne peut pas porter en tous lieux sa plume et son écritoire ; mais c'était aussi une grande parleuse ; elle aurait pu disputer à M. de Tilly le ponlilical de la conversation. Elle parlait beaucoup et long-temps, mais toujours dans de bonnes intentions, ce qu'elle avait à dire étant, d'après elle , une propriété nationale.
Ce n'est pas qu'elle dît toujours de mauvaises choses ; au contraire. Languedocienne, vive, l'œil et l'oreille alertes, la mémoire facile , elle avait ses bons et ses mauvais momcns, ayant de la raison à peu près comme on a la fièvre quarte. Le chevalier Ricbard aurait trouvé de temps en temps qu'elle n'était parente du bon sens qu'au sixième degré ; mais il aurait trouvé parfois aiissi , que d'elle on aurait pu dire : — C'est un vieux château où il revient souvent des esprits.
Si, lorsqu'elle avançait témérairement qu'elle avait du génie, elle se surfaisait, elle aurait eu à se vanter ajuste titre de quelques mots piquans et de plusieurs réparties ingénieuses. Ainsi, on pourrait citer celle définition donnée à M^ie (le Montesson, à propos de certaines femmes qui se vantaient beaucoup , tout en dénigrant les Ninons modernes :
— La différence qui existe entre ces prudes et les femmes franchement galantes, disait -elle, est celle qu'on remarque entre l'artiste et l'amateur.
88 MÉMOIRES DE PLEURY.
En décembre 1792 elle écrivit à l'assemblée nationale pour être admise à défendre le roi. La convention passa à l'ordre du jour ; mais une populace sans cesse avide de désordre, instruite d'un acte de courage dont on faisait alors un crime, s'ameuta devant sa porte. Madame de G*** était audacieuse et fière : une autre se serait cachée; elle descendit ; on la ridiculisa ; on cria sur elle ; on lui dit des injures; puis on en vint aux attaques plus sérieuses. Un plaisant féroce , voyant son impassibilité, la saisit par la robe, la lient, l'enserre, de la main qui lui reste libre fait voler la cornette dont j'ai parlé, et découvrant une tête chenue, s'écrie :
— A vingt-quatre sous la tête de M™^ de G**** ! à vingtquatre sous!.... Une fois, deux fois, personne ne parle? A vingt-quatre sous la tête ! Qui en veut?
— Mon ami, dit-elle, montrant la tranquillité d'une personne qui cause dans un salon , mon ami , je mets la pièce de trente sous , et je vous demande la préférence.
On rit; cet homme la lâchn , et , cette fois, elle se tira d'un fort mauvais pas.
Pour mieux nous avoir sous sa main elle s'était logée à quatre pas de la Comédie Française, et quelque temps après qu'on iii'cnent fait faire connaissance, me rendant à la répétition, je 1.1 remarquai se promenant sous nos arcades avec un monsieur d'un âge assez avancé, et d'une figure toute vénérable; ils allaient et venaient , elle cherchait à s'emparer du bras du vieillard; mais celui-ci esquivait la politesse. Je savais par expérience quelle ténacité montrait la dame quand elle poursuivait une idée, aussi n'étais-je pas étonné de la voir insister , je l'étais seulement de la patience du digjie homme qui restait et souriait, la regardait, lui répondait et lui faisait un visage tout singulier, et cependant toujours amical. Je crus en vérité, et j'espère que Dieu m'a pardonné celte pensée, qu'ils entamaient là une passion deux fuis sexagénaire , et malgré mes principes de discrétion, je me mis à me promener aussi en prenant le