CHAPITRE IV
soin de marcher toujours derrière eux pour voir un peu comment autrefois on filait la pastorale.
C'est qu'en effet c'en e'tait une ! J'entendis parler de chien et de fidélité', de mouton et de douceur , de sensibilité' et de tendresse.
Je me hâtai d'aller raconter à mes camarades que notre auteur tenace , qui nous poursuivait pour nous faire jouer une de ces pièces, faisait bien mieux le genre de l'idylle que le dramatique. — Comment l'entendez-vous? me dit Saint-Fal. — J'entends que M^^ de G**** est là sous nos arcades avec un monsieur qui doit avoir son diplôme de Tircis depuis la minorité de Louis XV. J'entends qu'ils font de la bergerie à deux : ils parlent moutons ensemble. — Montons ! — Je sais ce que c'est. Ce Tircis est M. Daubenton, notre grand naturaliste. Il vient de l'Acade'mie; il se rend au Jardin des Plantes par ce chemin, et jamais il ne manque de faire une pause sous notre monument. M""^ de G**** le connaît ; de chez elle , elle le voit arriver et vient le rejoindre. Ce n'est pas la première fois qu'elle l'interroge sur le grand système qu'elle a rêvé. — Système dramatique?— Eh, non! Son grand système de l'ame des bêtes. — Elle croit aux betes? — Qui est-ce qui n'y croit pas? Vous y croyez; nous y croyons tous; mais cette dame y a foi autrement que nous. Elle y croit en disciple de Pythagore , prétendant que les animaux sont des hommes mis en pénitence; elle a chiens ^ chats, singes, perroquets, bouvreuils, etc. , elle croit en eux , cause avec eux : elle leur fait la lecture. En dehors de sa maison même elle a des hôtes , elle suspend ses vieux pots-au-feu pour y attirer des moineaux; elle les nourrit de sa propre main; elle compte que ses convives ailés ne seront point ingrats. Elle prétend avoir été reconnue au Luxembourg par un ancien moineau franc qui s'arrêta devant-elle. Chaque matin elle va faire sa promenade dans ce jardin et y dépense un petit sac de chcnevis : elle a tellement pris l'habitude de jeter de cette graine, qu'il lui arrive , quand son magasin est à
sec , de puiser dans sa tabatière et de lancer sa prise de labac aux jeunes volatiles, puis, distraite qu'elle est, elle reste là , sans riouie affligc'e de ne point les voir manger... à moins qu'elle n'attende qu'ils éternuent. — La pauvre l'tMiJuie! m'écriai-je , Dieu la bénisse ! — Oui , dà ! ÎSe vous avisez pas de lui dire ça de cet air; car elle a bec et ongles, voyrz vous, et, naguère encore , Sédaine ne s'est pas bien trouvé de se moquer de sa sollicitude. — Et qu'a-t-elle ilit? — Qu'elle causait volontiers avec son perroquet, qu'elle s'amusait avec sou chien : mes oiseaux me donnent des concerts a5scz agréables, a-t-elle dit en regardant le faiseur de comédies à ariettes, et leurs chansons me délassent nu peu de notre opéra-comique... du moins il n'y a pas de paroles dessous.
Je n'avais pas besoin de l'avertissement de Saint- Fal pour m'abstenir de semblaljlc attaque envers la ripostante languedocienne, et surtout quand j'appris jusqu'où cette femme uni(iue avait poussé sa croyance en la métempsycose. Par exemple, elle prétendait que son chien danois j)ourrait bien être un ambitieux qui , en punition d'avoir trop aimé les grandeurs humaines, était condamné à jouer le rôle humiliant d'animal jusqu'à ce quil eût expié sa faute : c'est-à-dire qu'il n'était chien qu'en attendant.
H n'y avait pas dans tout Paris d'hôtel plus peuplé que l'appartement de M™e de G**** ; elle était là , régnant en souveraine, toujours indulgente, bonne, pleine de clémence, heureuse du bonlieur de tout ce peuple qui jouissait de ses bienfaits; que dis-je ce peuple? ce n'était rien moins que du peuple, c'étaient des célébrités des temps passés! Chiens , chats , bouvreuils et perrocjutts avaient de beaux noms, des noms fameux ; elle se regardait comme doimant asile à bien des grandeurs déchues , à bien des infortunes; comme accueillant la science en fourrure et les arts emplumés; pas de tendre caresse qui n'appelOt une faveur, pas d'espièglerie aimable qui ne valût une pâtée de choix, pas de traits d'intelligence qui ne fût gratifié de quelque