‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 6 sur 232 · CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE ï

Quoi qu'il en soit , le fils d'adoption et le père adoptif voulurent perler 1.1 réforme dans notre socie'te'. Fort du succès de Charles IX , Talnia pensa qu'il pourrait sauter à pieds joints sur nos reglemens et se placer en têfe de la Comédie-Française ; mais nous qui avions été les martyrs de ces reglemens , nous qui avions laborieusement gajïné notre position , nous pensâmes qu'une seule preuve n'était pas sulfisante; les annales du théâtre sont pleines de ces acteurs qui , semblables au poète de Piron , n'ont jamais joué qu'un ouvrage , et qui ensuite ont des dispositions toute leur vie ; j'ai dit combien nous faisions fond sur Talma ; mais nous ne pouvions voir encore en lui l'homme sur lequel viendrait s'appuyer toute la tragédie ; Grammonl et Saint-Prix nous semblaient être au moins à sa hauteur: Grammont qui avci; son jeu outré ressemblait à Lekain ivre , et Sainl-Prix qui avec son jeu parfois trop sage aurait pu passer pour Lekain à jeun , avaient , l'un quand il ne s'endormait pas, l'autre quand il voulait se modérer, d'assez belles parties de talens, pour qu'il ne nous semblât pas juste de donner de prime abord le rang suprême à un jeune homme : « Il a de la voix , disions-nous, attendons qu'il nous prouve qu'il a de l'haleine.»

Attendre! il fallait de la patience, etTalma n'en avait guère ; quant à Dugazon , il paraissait toujours dans l'état d'un homme qui viendiat d'être frappé de l'étincelle électrique. Ce n'était du reste pour personne le temps de la patience.

Aussi personne ne voulut-il reculer d'une semelle ; mais s'il y eut combat, il n'y eut jamais injuslire.

Nous avons été accusés d'avoir mis Charles IX hors du répertoire , dans le but coupable d'arrêter l'essor trop prompt de notre nouveau camarade; c'est encore une erreur ù relever; la pièce fut interrompue par ordre des gentilshommes de la chambre : les évêques, effrayés de l'influence qnr pouvaient avoir sur les esprits les représentations suivies d'un ouvrage qu'ih regardaient comme dirigé cou-

treeux, avaient sollicité à In cour pour que l'École des Rois (qui leur semblait encore plus In sntyre des prêtres), fût délcndue ; Louis XVI leur accorda leur demande. Si , de notre chef, nous avions empêché la pièce d'avoir la suite de ses sncccs, nous aurions été bien mal avisés ; car Charles IX atiirait un concours de monde prodigieux ; avrc Charles IX nous venions de retrouver les jours rriiclueux du Mariage de Figaro , et repousser l'œuvre deChénier eût été bouder contre notre coffre-fort.

On nous a donc mal à propos accusés d'avoir voulu priver Talma du rôle où il pût déployer sou talent. Quand nous attaquions ce jeune comédien, nous n'usions point de manœuvres, nous allions à lui à visage découvert , et ce fut cartes sur tables que nous parlâmes de la rentrée de La rive.

Ici , puisqu'on ne l'a pas écrit, et qu'il faut être impartial , je dirai que celle rentrée fut notre tort réel ; bien eU' tendu que je ne veux pas nier la puissance du talent de Lnrive qui ne fait pas question ; mais à cause de l'esprit de cette rentrée, résolue moins dans le but du talent que dans celui de rirjfluence et du contre-poids; avec le secours du tragédien retiré nous voulions opérer à la comédie le grand effet que les politiques nomment la balance des états. Mais nous n'avions pas réfléchi qu'il faut suivant les temps changer de diplomatie, nous marchions toujours sur de vieux crremens. et quand nous appelions Larive pour opposer le despotisme d'antiques réglemens à la jeune tyrannie qui nous menaçait, nous ne pensions nullement (ce dont il fallut bien se convaincre plus tard ), qu'avec une autre nation un autre thcAtre allait apparaître, qu'à celte nation nouvelle il fallait des acteurs nouveaux, des acteurs jeunes comme elle, ayant mal aux nerfs comme elle, n'ayant pas eu ;iffaire au passé, s'él mç^int eu avant à tous risques. Larive revenait avec son jeu réglé et harmonieux; il fallait un jeu tout neuf, plein de fougue, de verve et de désaccord ; Larive avait appris , en quelque sorte , son

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