CHAPITRE ï
talent par cœur; il fallait un talent qui eût l'air de se
chercher et de se trouver chaque soir au milieu de lâtonnemens vigoureux; nous avions bien Grammont qui possédait beaucoup de ces qualités là, mais à part quelques rares niomens, l'ame manquait à Grammont. ses énergiques échappées étaient connues d'avance , on savait qu'il prendrait toujours l'air d'un possédé ayant appris un rôle et se débattant avec méthode sous le goupillon de l'exorcisme ; le public nouveau demandait du sombre et de l'énergique; mais il exigeait aussi de la passion , du foyer ; le siècle nouveau semblait vouloir ôter à tout rod<'ur du moisi et le fad<' du trop-souvent ; le siècle était en quête de l'inconnu : la politique cherchait, la science cherchait, la peinture demandait de nouvelles inspirations, tous les arts cherchaient , le théâtre devait en faire autant. On allait bientôt entendre une langue qui n'avait jamais été parlée ; des pièces tragiques sans noms allaient venir : à ces nouveaux goûts du public, il fallait un comédien sans mesure, mais puissant. Imposer Larive , c'était en quelque sorte reculer vers le passé. I.arive était un Montmorency théâtral, un comédien pour les loges: Talma jeté sur la scène avec Charles IX, devint l'acteur d'un peuple en révolution. C'est ce que nous pûmes comprendre, et nous continuâmes nos démarches auprès de notre tr.igi()uc caniarade.
Larive résista d'abord; il aimait beaucoup son élat, mais nous avions contre nous un de ces déchirans souvenirs qui sont comme une plaie vive au cœur des comédiens.
Vers cette époque oii le parterre se gâtait, ou plutôt vers cette époque où la foule lûtant le pouls à sa propre puissance, brûlait, dans les rues de la capitale , le mannequin de Tarchevcque de Toulouse , celle même foule enivrée du nouveau pouvoir qu'on lui laissait exercer imprudemment, essayait de le prolonger encore dans les lieux qu'elle savait être de son domaine: après la place publique, les spectacles devinrent les endroits où se rassemblèrent le plus volontiers tous ces bilieux du temps qui se faisaient
un jeu cruel de faire tomber les pièces et d*opprimer les
artistes.
Orosmane était l'un des rôles les plus favorables à Larive. Outre la chaleur de sa récitation, ce comédien était la plus belle parure de théâtre que Ton pût trouver; et dans ce rôle, la robe turque, le turbiin et l'aigrette rehaussant rncore tout le luxe et le bel appareil de ses qualités d'acteur, on voyait réellement en lui le scythe orienta! du poète. Eh bien ! dans ce même rôle, son triomphe, Larive fut injustement et outrageusement sifflé.
Il ne le fut pas deux fois; le lendemain il nous signifia qu'il se relirait.
Un outrage qui n'est pas mérité doit s'oublier, et la Comédie-Française pouvait espérer encore; mais vainement lui représenta- t-el le que quelques centaines d'étourdis et de sots en cabale ne font pas le public , il répondit qu'au moins ils y tiennent et que lorsqu'ils arrivent à faire la centaine, non-seulement ils peuvent désoler un homme de cœur, mais encore le faire douter de lui-même; nous persistâmes, et comme nous voulions nous appuyer de nos puissances pour éloigner une retraite qui nous laissait un trop grand vide, Larive, dont l'esprit s'était tourné aux idées religieuses, alla , pour en finir, se mettre sous la protection de l'archevêque de Paris.
La position était difficile à tourner, et nous ne l'essayâmes que lorsque, excités par la crainle de voir Talma nous dicter des lois, il fallut prendre un parti déeisif. Dcsessarts, homme de rare imaginative, nous trouva un biais : Larive nous avait opposé l'église nous nous servîmes de l'église pour le ramener au bercail dramatique.
Il demeurait alors au Gros-Caillou , et là il s'était lié d'amitié avec M. l'abbé Gouttes, alors vicaire dans ce quartier. Cel ecclésiastique, réputé pour son talent et ses lumières, avait pris un grand empire sur Larive. Ce fut lui que Desessarts nous conseilla d'aller voir. L'abbé Gouttes était l'intermédiaire qu'il nous fallait; c'était l'homme qui