‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 63 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LuIIelins à sa Ninon, on s'amusa donc à nous piquer à coups d'épingles à propos des singuliers extraits de ce procès-verbal de refus. J'ai vu dans les mains de Vergniaud , grand amateur de théâtre , la pièce en question : c'était nous attaquer par le ridicule , en attendant des attaques plus sérieuses. Les auteurs gascons nous ont toujours porté malheur : lors de la première guerre punique de ces messieurs, cefiitCailhava qui, après M. delà Saussaie, devint le chien lévrier de la troupe ; il nous poursuivit de son : « Minet! minet !» et de sa répétition comique; celte fois on demanda encore au Languedoc de fournir la partie burlesque de la persécution.

Mais de tels ballons d'essai allaient peu au but; la rédaction de nos bulletins n'était comique qu'en supposant qu'ils eussent été faits sm.un bon ouvrage ; et même nous nous étions réconcilie's avec l'auteur : le temps marchait, on s'y prit moins obliquement.

Nous sonmies en novembre 1790 : M. de La Harpe , en sa qualité de doyen , vient d'être mis à la tête d'une députation fort imposante; il monte en voiture; je l'ai vu passer. Qu'il est fier! Oiicourt-il? A l'assemblée nationale. Comme il est bien là , à la barre! Que va-t-il conter? Mirabeau se cambre ; Barnave se penche ; Robespierre , si soumis alors, a l'air d'un écolier qui va écouler une leçon de rhétorique; l'abbé Maury fait rire ses voisins aux dépens de l'académicien. On voit dans l'œil de celui-ci qu'il compte entretenir l'assemblée de grandes choses, c'est-à-dire parler un peu d'art et beaucoup de lui ; il tire un gros cahier de sa poche ; tousse deux fois , s'essuie le front... Tous les députés le regardent avec ce sentiment d'anxiété qu'on éprouve quand on va ouvrir une tabatière à surprise.

Au nom du plus grand nombre des auteurs, des auteurs tragiques cl des auteurs larmoyans , des auteurs comiques cl non comiques, M. de La Harpe vient présenter à l'assemblée nationale une adresse relative au Théûlre-Franeais et à l'avenir de ses collègues. *

lOG MÉMOIRES DE FLEUnY.

IJ y r.ippelle , dans un pompeux exorde , avec un juste sentiment de fierté patriotique, ce qun la plus auguste assemblée de l'univers doit aux gens de lettres. « Ce sont , dit il , les gens de lettres qui ont préparé l'œuvre grande et sublime qu'elle vient d'accomplir, puisque ce sont eux, et eux seuls, qui ont affranchi l'esprit humain. Quant à lui, La Harpe, s'il lui est permis de se nommer, il a contribué à cet affranchissement de toute la puissance de Warwichy et de celle aussi de Jeanne de Naplcs; il a fait prêcher les Brames au désort en faveur de cette cause, à laquelle il s'est consacré. Coriolan a dit aux Volsques un mot de liberté , et lui , lui personnellement , et sans avoir besoin d'emprunter la ligure d'un de ses grands hommes (ce qui ne le déguise pas assez), il a beaucoup parlé de liberté au grand-duc de Russie dans sa correspondance particulière.

Je n'affirmerai pas autrement que ce fut bien là le mot à mot de son commencement; mais j'affirmerai qu'à sa péroraison l'illustre orateur fit sentir combien il était important pour le salut de l'état qu'à l'avenir ses propres chefsd'œuvre et ceux de ses confrères fussent infiniment mieux rétribués que ne le furent jusqu'alors les faibles essais de Corneille , de Molière , de Racine , de Crébillon , de Voltaire... Ah! M. de La Harpe , songez au nioins que depuis 89 nous sommes tous égaux !

Pour conclure , ces messieurs demandaient :

La concuTTence légalement établie entre plusieurs TROUPES de comédiens légalement autorisés à jouer TOUTES LES PIÈCES des auteurs morts ou vivans.

C'était au milieu d'une question de chiffres soulever une question de vie ou de mort; c'était porter le fer au cœur de la Comédie-Française. Jusqu'à ce jour il avait été parlé de concurrence, de second théâtre; on m'a vu moi-même désirer ces étabiissemens rivaux qui donnent à l'art une vie de mouvement et d'émulation ; mais celle fois on allait trop loin.

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