‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 64 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ainsi PLUSIEURS troupes pournucnt dorénavant jouer TOUTES NOS PIÈCES, et P;iris , qui depuis le décret de l'Assemblée nationale sur la liberté des théâtres , pouvait aller se divertir à cinquante deux spectacles parlans, déclamans, chantans, dansans etsautans, tant à pied qu'à cheval, Paris serait appelé par cinquante-deux afliches qui auraient la faculté de lui offrir cinquante-deux fois le même jour, ou Tartufe^ ou Mahomet^ ou Iphigénie en AuUde^ ou Cinna? Et nous, les acteurs de Ciîina et iX Iphigénie^ nous, les acteurs de Tartufe kil Aq Mahomet ^ nous qui n'avions ni les ressources de l'ariette, ni le charme puissant des courses de cheval , ni l'imprévu de Jeannot se coiffant du lurban, et de Colonjbine psalmodiant Eriphile, il nous fallait nous lais>er spolier ainsi! il nous fallait voir nos propriétés légalcmeiU acquises (puisque légalité il y a), devenir la proie d'étrangers arrivés d hier, parlant à peine la langue sacrée, et certes indignes de toucher aux œuvres des grands maîtres.

Ah ! MM. de La Harpe , Chéaier , Cailhava , Palissot, et vous aussi, Fabre, où donc est l'orgueil littéraire? où donc est la justice? De quel droit livrez-vous à Tabarin toutes nos richesses, tous nos trésors d'intelligence? Où donc est l'orgueil littéraire, vous qui voulez ôter à la nation les seuls comédiens qui puissent comprendre les grands maîtres, parce que eux seuls les ont étudiés vingt années pour se rendre dignes de les jouer pendant dix autres? Quoi! tout notre Panthéon dramatique vous appartient donc, que voulez-vous jeter sur les tréteaux de la Foire? Où est la justice aussi , messieurs? Voltaire, Molière, Racine cl Corneille ne sont-ils pas notre propriété? Oui, malgré ce superbe sourire , je dis notre propriété , et je dis bien. De quel droit venez-vous attaquer des stipulations faites entre les comédiens du Théâtre-Français et les anciens poètes de ce théâtre? Êtes- vous les successeurs de ces hommes célèbres? étes-vous leurs héritiers? Y a-t-il(ilialion entre Jeanne de Na/?les et les lloraccsp cuire les

Courtisanes et V Avare ^ où trouvez-vous In parente? stijuilez-vous donc des intérêts de famille? Vous en appelez à rAssomblëe nationale; mais l'Assemblée nationale peutelle faire qu'une propriété cesse d'être une propriété? quel que soit son pouvoir, un corps législatif crée des principes et ne les applique point; il fait des lois , mais ce sont les tribunaux qui les exécutent; vous parlez de la déclaration des droits de l'homme à propos d'une question littéraire, et cki Contrat social à l'occasion de traités que vous demandez à violer ! Qu'y a-t-il de commun entre vous et le génie de Jean- Jacques? qu'y a-t-il de commun, je me répète , entre vous et la justice? Voici cm extrait de nos registres démontrant à quels titres nous avons véritablement acquis les pièces qui forment notre répertoire, voyez! Année 1660 , donné à Molière, pour les Précieuses Ridicules , en plusieurs à-comptes, 1,000 liv. En 1670, donné 2,000 liv. à Pierre Corneille, prix fait pour sa Bérénice. En 1663, payé à M. de la Calprenède, pour une pièce de théâtie qu'il doit faire, 800 liv. C'est ainsi que nous stipulions autrefois; nous avons stipulé différemment depuis, et vous-mêmes naguère, n'avez-vous pas voulu refaire vos conventions avec nous, Beaumarchais en tête? Comment peut-on oublier que c'est sur la foi de la propriété de toutes ces pièces, que les Comédiens français ont pendant près d'un siècle contracté , transigé , acquis des immeubles, créé des rentes, en un mot stipulé une fouie de convention de tous genres! Ah! MM. Palissot, Chétiier, Cailhava, La Harpe et Fabre!... Mais je m'arrête, c'était le temps de l'émigration alors et la justice fut en lête de la liste.

BéOADENCE.

Difficultés d'une belle position, — La vérité vraie et la vérité fausse. — Marionnettes à l'appui. — Apparition. — Anecdote sur le marquis de Caraccioli. — Tout le clergé sur le théâtre. — Association singulière. — Athalie se promène. — Nous montrons la lanterne magique. — Tragique événement.

S'il en coûte pour plaire au public, il en coûte bien plus encore pour lui plaire long-temps ; une fois poinçonné homme de lalent par le parterre, vous êtes dans sa domesticité; mieux que cela , on pis que cela , désormais vous êtes son esclave , inféodé à ses plaisirs; il a désormais le droit de vous crier en vous voyant : — Allons, saute, marquis! et saute plus haut aujourd'hui qu'hier !

Je savais cela; aussi mon appréhension fut grande quand m'arriva le drame de Dorvnl ou le Fou par amour.

Mon rôle de Frédéric II ni'nvait placé à une certaine hauteur, et je ne pouvais plus rien exécuter de nouveau qu'on 4ie me mît aussitôt moi-même dans le moule de celte i^randc

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