TOME II
110 MEMOIRES DE FLFÎIRY.
rcussilc; me faisant ainsi de mon succès une sorte de lit de Procnstc dans lequel on m'allongeait ou me raccourcissait suivant l'occurrence.
Le Fou par amour ! c'e'tait du drame , du drame renforce, une situation extrême et sans repos : tourment d'aimer, torture de Tame, égarement de l'esprit, espérance, déception, angoisse, terreur et mon subite , tel ét;iit le thème de l'uistrument récitant écrit par M. de Ségur le jeune ; 1rs traits sailians dont élincclle le dialogue, les pensées délicates , les idées fines , la gr.ice des délails de cet ouvrage , n'étaient que des accompagnemens obligés qui faisaient mieux ressortir le lugubre solo; or, ma figure est ingrate au drame; j'ai un masque qui se plisse pour la moquerie et non pour la douleur ; un œil qui étincelle sur lesTrissotins ridicules, et non qui se voile sur les mélancoliques Saint-Preux; mais oji m'attendait aux grands sentimens ; Monvel me destinait un rôle principal dans les Fietimes cloîtrées , et tout en me trouvant fort honoré de la confiance de M. de Ségur, je jouai le Fou par amour , à peu près comme on tire au blanc pour préparer sa U)ain à de plus rudes combats.
J'étais peu propre à donner toutes voiles dehors dans le grand pathétique ; nous avons bien aussi, nous comédiens, nos plagiats ; avec un peu d'adresse, il n'y a guère de gens qui reconnaissent dans un grain d'or le filon dont il est tiré, j'aurais donc pu tailler à facettes quelques effets de Mole ; mais la dextérité dans le vol n'est pas la proj)riélé. Mole d'ailleurs voulait être étudié et non pillé : Mole |)eignait le drame à grands traits, je fis la réflexion qu'on pouvait donner de la perspective mênie à la miniature dune bague.
Je pensai que , dans les arts , la vérité n'élait pas tant la vérité que la chose ii buiuelle on trouvait le secret de faire croire; la vérité de Mole n'avait nulle conformité avec celle de Pré\il!e , celle de Dazincourt ne portait aucune ressemblance de celle de Dugazon ; je pouvais donc trouver en moi une vérité propre aux insuffisances de ma nature ,