CHAPITRE V. m
propre à rendre le drame, ou si je ne trouvais nne vérité , donner au public une illusion à ce sujet. Je me souvins assez à propos du spectncle de mnrionnettes où tout Paris courait en 82 : on n.iit d'abord de voir les piginees; puis, leurs ressorts étant sou|)les et leurs monveniens assez naturellement rendus, on s'y faisait : les curieux devenaient un véritable pub ic, prenant plaisir au sj)eclacle ; s'ittie'ressant à une béro'die de merisier victime d'un perséculenr de bois de chêne; faisant des vœux pour ou contre des iiersoiniages façonnés par le tourneur ; les décorations aussi finissaient par ac(|uérir de vastts proporlions d'architecture ; les meubles paraissaient de la dimension voulue et sortis des magasins de Pradier ; on appelait « belle fenime » une princesse de douze pouces ayant quelques lignes de plus que sa compagne , et quand , par cas fortuit , la main du machini-te dépassait, comme un immense main couvrant tout un paysage, la foule, rappelée avec mauvaise humeur à la réalité oubliée, criait à la main de monstre, à la main de géant : — Hor^ des coulisses !
La vérité pourtant, c'était la main; le mensonge , c'étaient les persomiages lilliputiens; mais l'illusion avait marché peu à peu , par I accord parfait de proportions vraies dans leurs rapports , vraies dans leurs progressions relatives. L'Iiarmonie de détails bien entendus, bien nuancés, bien déduits, donne la foi dans les arts. Je n'ai pas le projet de professer, mais la question est iniportanle , et je voudrais me faire entendre. Si la lumière de Claude Lorrain est vraie, celle de Rembiandt «si fausse; peut-être aussi ni l'une ni l'autre ne sont-elles vraies: le premier dispose trop du soleil , quiind le second fait un trop grand usage de la lampe. Cependant vous êtes séduits, entraînés: assurément, si ce n'est tous les deux, un de ces peintres est arrivé à vous faire croire en lui , avec des accrocs à la venté vran- au profit d.' la vérité fausse ; mais tel est son art : il a créé à volonté des faits ; il les a parés des couleurs tic sou imagiuatiou ; il les u rendus naturels par la vérité
ta MÉMOIRES DE FLEURY.
des détails; il vous a forcés à des concessions; il vous a émus , et vous avez juge' , non pas précisément comme est la nature, mais comme le peintre a voulu qu'elle fût.
Je me mis à la tâche d'.iprès ces données; j'étudiai les ressources de ce despotisme favorable , et quand je jouai /e Fou par amour ^ quand le jour des Victimes cloîtrées arriva , ma moquerie devint de l'amertume ; mon œil saillant ne fut plus qu'un œil égaré; ma voix insuffisante rappela rabattement d'une ame trop long-tempsen souffrance ; mes éclats furent de ces efforts de malade qui imposent toujours , parce qu'ils semblent être le débat d'une grande force morale contre un physique affaibli. Je mis de la pompe dans mon ironie, et, traitant la destinée en Trissotin de haut étage , je fis descendre dans mon ame le sentiment qui d'ordinaire semblait partir de mon esprit. Je réussis, je réussis pleinement , et (dans le sens du drame), j'obtins mon succès avec mes défauts. J'invite les artistes à réfléchir sur cette pensée , qui d'abord peut sembler un paradoxe :
Au théâtre , c'est moins des qualités qu'il acquiert que se forme un grand comédien que de ses défauts qu'il perfectionne.
Nous avions besoin du succès des Victimes cloîtrées ^ car nos dissidens faisaient leurs malles pour la rue Richelieu; dans quinze jours , ils partaient et eniraînaient avec eux quelques-uns de MM. les auteurs qui n'étaient pas les moins recommandables.
H nous fidlait maintenant redoubler de courage et de zèle ; j'y mis , je puis dire , autant de cœur que personne. J'avais pour la vieille Comédie-Française un amour tout chevaleresque, l'amour qu'un vrai gentilhomme a pour le manoir de ses ancêtres, où chaque écusson lui rappelle un titre de gloire et lui prescrit une vertu. Pour soutenir l'honneur de l'antique maison , je voulus me surpasser dans le drame de Monvel ; mais je montai mon exécution plus à la hauteur de mon courage que de mes forces ; je