‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 67 sur 232 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

la montai même à la hauteur de mon chagrin. Tout Paris dil que j'avais bien mérité', moi seul je sus ce qu'il m'en coulerait , et le lundi 2 mai 1791 tout Paris put lire sur l'affiche :

En attendant la troisième reprdsenlation des Victimes cloîtrées , retardée par indisposition de M. Fleury.

Je côtoyai la mort pendant près de quitjze jours: ce fut, du resle , plutôt une longue crise qu'une maladie , el je m'en relevai aussi subitement que j'étais tombé. Je n'omettrai pas ici une vision singulière, el qui prouve à quel excès d'exaltation était porté mon cerveau. A la seconde représentation des Victimes cloîtrées o\iiÈi\\.ve la première et la seconde , j'avais eu affaire près du Palais-Royal. Je revenais; j'avais déjà traversé le Pont-Neuf, lorsque des cris se fout entendre. Je regarde : la foule s'ouvrait devant un cavalier tout pâle; tout en désordre, les cheveux épars, les brides flottantes , il semblait guider son cheval par la pensée, et sa figure, triste et creusée, se balançant de droite et de gauche , jetait aux passans épouvantés de sa course rapide : « Mort ! mort! Mirabeau mort ! » Sans cet air profondément affligé , on aurait dil de la mort elle-même annonçant sa grande moisson. Je ne sais où il allait, ce qu'il devint ni même par où il disparut, mais je fus le premier à annoncer la mort de l'orateur célèbre à mes camarades, et un à-peu-près de la vision me resta fidèle pendant ma fièvre. Je voyais le soir, à heure fixe, un cavalier armé de pied eu cap, monté sur un vigoureux cheval, se promenant au grand galop dans ma chambre , et , ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'en le voyant je savais que je ne le voyais pas , et même très-souvent il m'est arrivé de me lever, puis , le suivant des yeux dans ses évolutions et comme pour maintenir ma raison que je sentais s'échapper, je me faisais approcher du papier, de l'encre et une plume, el , avec un air de juge qui tient quelqu'un sur la sellette : « Tu as beau faire, disais-je , j'écris contre loi j je prouve que tu u'es pas vrai. «

Cependant mon imporlune apparition finit par s'évanouir : le cavalier se délit de son cheval d'abord , puis de son armure, et enfin il me débarrassa de sa pers»tnne. Mon inquiétude cessa , pour faire place à cette inquiétude plus réelle des inalb^Mirs de la Comédie Française ; mais la ])ensée que je devais Ini êlre utile, qu'il fallait absolument pour elle me porter bien, me donna des forces : je me bûlai de giuM-ir.

Pauvre Fleury ! en pen de temps j'étais devenu vraiment un personnage de drame : mon individu avait pris tout l'aspect pathétique du genre. Quelle maigreur! quand je me déshabilliiis, c'ét.iit à faire pitié, et , pour être supportable , je me vis obligé de meltre aux alentours de mes jambes ce que M"^^ de G*** meltail aux environs de sa poitrine. Toutes les fois que j'en étais à celte spécialité de ma toilette, je me rappelais, malgré moi , l'histoire de ce dissertateur maniuis de Caraccioli , qui , ayant essuyé une grande maladie, était obligé de porter quatre paires de bas pour simuler l'einbonpoinl. H racontiiil à M™^ de Boufflers qu'il avait beaucoup ri de !a naïveté d'un paysan dont il avait fait à la campagne une façon de valet de chambre. Cet homme le déchaussant , après a\ oir tiré la première et la seconde paire de biis, se récria en amenant la Irosième ; mais à la quatrième , il n'y put tenir, et le voilà fuyant et se signant:

— Ave Maria ! disait-il , il n'y a point de jambes làdedans !

J'éprouvai un coup terrible lorsqu'on passant dans nos corridors je vis effacés de la porte de plusieurs loges des noms qui désormais ne nous appartenaient plus, et, le dirai-je?lenom deTalma,sur lequel passait une larg<> bande noire, me lit le même effet que des noms beaucoup plus anciens disparus aussi. Qu'on m'explique cette contradiction du cœur humain : nous nous étions querellés, nous avions fait tout ce qu'il fallait pour que Talma cessât d'être des uôti-es , et niaiutcnaut il we semblait laisser un vide au

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théâtre. Serait-ce que dans la lutle rhomme est tout au l)l;)isir de se ffiidre compte de sa i)uissaiîce , et qu'après la victoire ii mesure mieux ses pertes? Oui , le jeune tragique avait emporté quelques beaux rayons de notre auréole, et rinscription désormais barrée : loge de M. Talma , me serra l'ânîc. autant que ces autres : loge de M. Dlgazo.\ , LOGE de W^^ Desgaiîcins, LOGE DE M^^^ Vestris. Jadis , dans le bon temps de notre amitié, j'avais pris l'habitude de rra|)i>er en Iranc-maçon à la porte de Dugazon, qui me ré|>ou(iait toujours par (juelque vive plaisanterie. J'eus ce jour-là reiifaulillage de le fa.iretje regardai dabord si l)ersonne ne venait ; puis, tout furtivement , je donnai mes trois couj)s du dos de la main. La loge sonna le vide ; je m'échappai presque les larmes aux yeux.

Je me remis cependant; un beau mouvement de lierid me saisit. La Coruédie-Frauçaise était encore la Comédie- Française! avant notre séparation RaucourtelCont;ilétaicnt rentrées; Larive, Saint-Prix , Saiut-FaI ,Bellemont, Vanhove, nous restaient; la spiriluello Devienne, la sensible Petit, la piquante Joly n'élaienl-elles pas avec nous? Nous allions faire débuter Méz-rai ; Dupont venait d'être éblouissaut à sa preuiière ai)parilion; nos vieilles bandes et nos recrues, uos talens éj)rouvés, nos jeunes talens et nos talens en espérance formaient encore un bel ensemble. La Conïédie-Française serait dorénavant libre dans son allure; peut-être pourrait-elle prendre un nouvel essor, et si ce n'est augmenter la gloire du vieux théâtre, du moins la soutenir dignement.

Et malgré la guerre avec les auteurs , tous ne nous avaient pas abandonru'S : CoIin-d'Harleville nous restait IidMe;Andrieux nous avait donné quelques essais; Peyreso proposait de travailler encore; Laya s'était fait connaître ; nous avions entendu François de Neufcliàleau; nous icp('tions \{i Man'ux à Minluincs du jeune Arnault; nous comptions que Mercier viendrait à nous. 11 n'y avait donc pus laiil ù désespérer, et le reslanl de lièvre avec lequel je

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jouai cette fois les Victimes cloîirêes passa entièrement aux représentations suivautos.

Malgré mon extrême désir d'attribuer le suocès de l'ouvrage à la manière dont il tut rendu, je suis obligé d'avouer qu'il y eut dans la vogue qu'il obtint de la fureur que faisaient alors toutes les pièces où l'on montrait des nonnes et des prêtres. Tous les couvens de France étaient en scène et ils étaient partout : on ne faisait point d'argent si l'on n'avait à se moquer chaque soir d'un petit bout d'étole. Beaumarchais aurait pu continuer ses variations sur le proverbe : « il faut que le prêtre vive de l'autel ; » les prêtres n'en vivaient guère, mais bien les comédiens. Ce mouvement avait commencé sur le théâtre sans conséquence de l'Ambigu-Comique ; c'était dans la belle pantomime de Dorothée qu'on avait vu et accueilli pour la première fois . des moines et des archevêques , et , grâce à l'heureuse liberté de tout mettre en scène, bientôt cet exemple fut suivi. Chaque acteur des grands , des petits et des moyens théâtres eut pour pièce obligée de sa garderobe la chasuble, le surplis, le surtout et le cordon de saint François. On chanta vêpres partout; nul théâtre ne put se passer de son clergé régulier et séculier et de son haut clergé; nous eûmes, pour notre part, un cardinal dans t'Ârt/Zei- iX; un cardinal dans Louis XII ; des ch.u treux dans le Comte de Cominges ; de gentilles nonnes dans le Couvent ou les Fruits de l'éducation; noire Mari di recteur oîïv\t ses Bernardines ; le théâtre des Variétés-Amusantes montra des Ursulines; |>uis, comme il ne fallait point qu'une seule scène fût privée de ce genre de nouveauté si piquant, la Comédie-Italienne donna les Rigueurs du cloître^ et bientôt après , ou précédemment , car mes souvenirs se brouillent un peu sous ces frocs, cesguinjpes et ces capuchons, on y joua Vert-vert ^y\vtç,t légère comme le conte de Gressot, dans laquelle le compositeur fit usage d'une licence musicale, qui aurait fait crier au scandale autrefois; il s'avisa de mêler dans son ouverture des phrases de l'hymne de

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