‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 69 sur 232 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COURONNEMENT DE JoAS. Prcmicis lôlcs liagiqucs , premiers rôles comiques, liiianciers, jinysans , soiibreltes et valets, Florise et Lisette, Ergasto et Scapiii, ruis et confidens, chanteurs, diamalisles , cliori^tes, danseurs, cl jusqu'à la statue du Festin de Pierre , et jusqu'au lantômedc Séniiramis ^ tous enlin , nous étions déguisés en lévites et partagés de manière qu'un comédien français donnait la inaiti à un comédien italien : Mole à Clairval, Contai à Mme Dugazon , Dazincourt à Trial. Nous fûmes applaudis à outrance; celui-ci {mwv Zémireet Azor^ celle-là pour le Diable à quatre, cet autre pour le Séducteur^ Contai pour l'Iiôtessc i\vs Deux Pages ^ Daziticourt à cause de Figaro et Trial pour avoir peur si naïveuient de l'ours des Deux Chasseurs et la Laitière ^ le tout dans le temple du Seigneur et sous les yeux d'Isi'aël et de son pontife.

Cette mascarade impertinente en tout aulre temps, cette borlcsque promenade unie à une pompe qui ne devait être que Iragitjne et religieuse; cesfigiues accoutumées à exciter le rire, paraissant pour conclure une | ièce sublime où il y avait mort de reine; enfin, la procession du lualade imaginaire , jointe à riiéroïque prise d'armes des enfans de Lévi, tout cela amusa fort le parlcne cl le grossit fort aussi; bref, Athalie ainsi faite, exeila de grands Iransjîorts , des ])altemens de maitis redoid)!és , et des éclats de rire inextinguibles : en vérité! nous tricliionscn louchant Targent de pareils spectateurs, ils étaient plus curieux à voir que le spectacle.

Ainsi toutes nos belles traditions s'effaçaiejd devant la tyrannie du besoin; et toutefois c'est à cette déplorable date iju'il me vint une pensée qui pouvait avoir un bon résultat. Jimaginai qu'une ri'surreclion de Préville rajipellerait le public, ou du moins ramènerait à nous celte classe de vrais amateurs que Larive avait d'abord un peu réveillée. 11 s'agissait de savoir si Préville, sans souci , sans inquiétude dans sa retraite, aimé, eon:,idéré, honoré, vivant CM seigneur de paroisse , se levant à sou heure et cultivant

en vrai patriarche ses frais jardins, consentirait à faire comparaître un talent de premier ordre et une vieillesse respectable devant un parterre difficile , capricieux , et en qui il faudrait rappeler le sentiment du bon et du beau pour s'en faire goûter.

C'était là l'état de la question , aussi hésitai-je, quand une circonstance fort extraordinaire et fort malheureuse vint me confirmer dans la pensée que ma démarche pourrait bien n'être pas trop mal accueillie du grand comédien. Le fait mérite d'être rapporté.

Il y avait dans la ville de Sentis une réunion de bourgeois appelée la société de l'Arquebuse, vieille institution dont on ignorait l'origine. Elle s'assemblait chaque année au retour d'une fête de l'église, et portait en procession son drapeau à la paroisse, pour y être béni solennellement. Invité à cette cérémonie, Préville se rendit au logis du capitaine, et se mit en marche avec ses compagnons. Tout à coup , au détour d'une rue , on entend la déton;ition d'une arme à feu : un homme tombe mort à côté de Préville ; d'autres coups se succèdent à peu d'intervalle : autant de compagnons de l'Arquebuse tués ou blessés. Des cris s'élèvent : on recule, on avance; les rangs du cortège se confondent ; la foule des spectateurs s'y mêle. D'oii partaient les coups? On l'ignorait. Tous voulant fuir à la fois, s'élançaient à droite, à gauche, en avant, en arrière; chacun ainsi rtnconirait un obstacle qui le heurtait, et la masse, bien qu'horriblement agitée , demeurait imjnobile. Cependant l'invisible ennemi , qui ne peut plus choisir ses victimes, continue de frapper en aveugle sur cette multitude et à y semer la mort.

Bientôt pourtant , à l'uniforme direction du feu de cette batterie masquée, on s'aperçoit qu'il part dune maison voisine, dont les persicnnes sont fermées : c'était la demeure d'un horloger, chassé depuis peu, pour quelque méfait , de la conipagnie de l'Arquebuse. Le peuple comprend ;ilors; il s'arme de haches et dii leviers , brise la porte cl

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