CHAPITRE I
savait le mieux concilier l'espril de son état avec l'esprit des circonstances : l'abbé Goiitics connaissait Tort de faire faire allinnce aux choses extiêmes. Prêtre, homme du monde, et homme politique à la fois, il appliquait à la sci^'iice de la vie la science de Frositic de V Avare ^ qiti , comme on sait, aurait trouvé le secret de marier la république de Venise avec le Grand-Turc, à telles enseignes que plus tard , m'a-t-on raconté , on le vit ( l'abbé Gouttes, et non le Grand - Turc ) , lidèle à sa mission pieuse , aller consoler les mourans en uniforme de garde national , et leur porter le bon Dieu dans sa giberne.
Quand la Comédie commença ses démarches auprès de cet abbé, il était président de l'assemblée nationale. La députation qu'elle lui envoya fut parfaitement reçue : il alla au devant des raisons des comédiens, et comme il était, autant que personne, imbu des idées qui avaient cours alors , ce fut sans beaucoup de peine que nos représentans le laissèrent convaincu qu'il était de l'intérêt de l'assemblée, notre nouvelle providence, de ne permettre point qu'on pût lui reprocher la triste décadence du théâtre national. En conséquence, à l'issue d'une loi et d'une messe constitutionnelle, il se rendit chez son ami , et s'employa de bonne et franche amitié et d'éloquence pour le déterminer à contribuer de la supériorité de son talent a relever la gloire d'un théâtre , qui , d'après lui , abbé Gouttes, devait plus que jamais devenir le théâtre français.
On ne saurait dire combien on faisait de choses alors, en profitant delà chaude ferveur des âmes : l'impossible d'autrefois était le possible du moment; tout s'enlevait à la pointe de Tenthousiasme. Larive était pieux, et c'était un prêtre qui lui disait de reparaître sur la scène ; Larive était sensible, et c'était un ami qui l'en priait; il avait de l'amour-propre , et le président d'une assemblée illustre le sollicitait. Il considéra sa rentrée comme un véritable acte de civisme digne des vertus d'un citoyen zélé et du juste orgueil d'un artiste : il reparut dans le rôle d'OEdipe,
Jnmnis jene fus témoin d'un triomphe plus rclatniit : la résurrection de Lekain n'nurait pas produit un plus grand effet. Tous les ariciens amateurs de la tr.igédie,qui s'ciaicut éloignés, reparurent avec leur acteur de prédilection; la foule fut grande : nous eiimcs des spectateurs jusque dans les coulisses. Larive se .«urpassa, et il fut applaudi avec fureur, et notaninient par l'abbé Gouttes, qui se montra dans la salle en grande loge, et qui , pour pouvoir assister an triomphe de son ami, se fit remplacer dans ses fonctions (le président.
Celte renirce eut lieu en mai de Tannée 1790, et clic porta le coup que nous avions attendu.
Cependant bs succès de Larive continuaient. Le bruit s'était ré|>juidu que le président de l'Assemblée nationale avait conduit cette affaire et l'avait menée à sa (In ; on ne pensa donc pas à troubler un triomphe si légal, et qui avait une couleur de patriotisme si belle; mais nos adversaires résolurent de lever l'interdit jeté sur Charles IX par un moyen analogue, et pour riposter à notre puissatice de l'Assemblée nationale , on nous jeta à la télé le domin.iteur de l'Assemblée nationale : pour l'abbé Gouttesenfin, on nous opposa Mirabeau.
Il fallait qu'il y eût du Mirabeau dans tout en 90. Quelle réputation ! (jnellc vogue! Ce fut peut-être le seul homme en Franc*' q«ii réveilla , nourrit et soutint sa retjommée. Ceux qui ne l'ont pas vu, ceux ([ui n'ont pas fréquenté le monde et Paris à cette époque ne peuvent se figurer l'effet de ce nom suprême. Mirabeau était la première et la dernière raison de tout , Mirabeau pouvait tout, même mettre en crédit le café chicorée (1). Le voilà dans une intrigue de comédie mainlenanl! où ne le trouvait-on pas? C'était
(l) Il vantait partout cette racine, et écrivit même pour conseiller de la faire passer dans l'usage en France; c'était une denrée du duché de Brunswick, où Mirabeau en avait essayé et s'était eonvaincu qu'elle faisair l'objet d'un commerce considérable.