RETOUR CHEZ FR£VILLE
Le comédien dans sa retraite. — Figures échappées de la scène. — Manière économique de faire cuire un œuf. — La prise de tabac. • — Le bon curé. — Molière s'eA trompé. - Comment le roi d'Espagne ekécute le solo de violon. — L'auteur de la ]\lélomniiie. — Arrestation de M. de Milliers. • — Préville ciiez sa liile. — Inspiration. — De l'excommunication aj)pliquée à l'art.
J'avais bien pensé, malgré le l)onhonr de sa vio |U"é- .scnle, Prcville jetait encore un regard en arrière. Impénétrable pour un observateur moins intéressé, le grand comédien n'avait pu me cacber aueun de ses retours vers nous.
Ce n'était point à une seule cbose que ce désir se décelait; on le devitiait à mille; jieîils détails. Ainsi «:uivant les gens qui venaient, on pouvait retrouver en lui, dans une nuance très-déliée , Tiu'ciret, Sosie, Larissole, le médecin du Cercle , Maui:rebli>n , le pète (Y Eugénie , le marquis du Lcgt , M. de Clainville, Pincé, Figaro , Anloiiie, \t Bourru bienfaisant; il n'y avait (ju'à voir arriver de loin le visiteur j ù son habit, à ses manicies, vous deviniez
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Ce qite Pi*évilie àlldit êlre tout à ^h<'ll^e, et si deux personnes avaiiçnient en^^enible , vous :iuriez pu parier, pourvu que ce ne fussent point des caractères effacés, que noire ami se modèlerait tour à tour dans leur empreinte, qu'il serait brun de la joue droite et blond de la joue gauche , suivant la disposition des interlocuteurs, sautant de l'un à l'autre par la pensée, à peu près comme Sosie saute pardessus sa lanterne , et prend tour à tour sa voix d'ambassadeur et le fausset flûte d'Alcmène.
Tout cela, bien entendu, dans un degré presque imperceptible, caché à la plupart des regards, et ne pouvant être aperçu que de ceux dont l'œil est habitué à chercher dans l'ame la perspective aérienne.
Un autre indice, qu'on pourrait appeler une sorte de doublement du même, s'il n'était encore plus visible, est celui-ci, qui m'a frappé chez tous les comédiens dont la pensée, après deux ou trois ans de retraite, retourne vers un passé qui gAtc leur présent. C'est le plaisir de se voir environné de gens à caractère tranché , d'originaux qui paraissent se dessiner dans le monde sur le patron des personnages de théâtre , c'esl-à-due de ces gens qui semblent êlre, non pas un seul individu, mais représenter une classe, en qui l'on pourrait trouver qu'ils ont ramassé assez de traits épars sur plusieurs caractères pour en coin|)OSPr une physionomie complète , gens qui sont entin , en chair et en OS, de véritables résumés à la façon de Labruyère. Avec ceux-là , la vie n'est jamais oisive, et à leur originale manière d'être, il semble que la musc de la comédie, en les groupant autour de ses anciens favoris, ait voulu leur composer encore une cour des modèles qu'ils surent observer et reproduire.
Les goûts de Préville, d'accord avec la bonté de son cœur et son intarissable bienfaisance , lui donnaient souvent de tels hôtes, lcs(iuels, .ui milu-u des gens aimables qu'il recevait chaque jour, semblaient êlre réellement des ligures échappées de lu scène après le tomber de la toile.
L'un d'eux était devenu son commensal : c'était l'ex-comédien de province Saint-Amand.
Saint-Amand n'a plus à tirer partie du théâtre; tous les directeurs l'ont refusé : que fera-t-il? Quand on le connaîtra , on pourra se convaincre qu'il ne fut pas longtemps embarrassé. Un soir, à heure indue, on sonne chez Prévilie : la nuit est avancée; ce n'est pas le moment de venir en visite : tout le monde est rentré. Qui peut insister ainsi , et sonner en maître? Préville fait ouvrir : un homme assez long, assez sec, assez mal vêtu, passe comme une flèche entre les trois pouces d'ouverture de la porte , s'écrie : «C'est moi! c'est moi ! » court , furète, trouve une issue, tombe sur Préville , au lit avec madame, les embrasse ensemble , en les entortillant de leurs draps, comme dans un cerceau :
— C'est moi ; parbleu! c'est moi! — Qui , toi? dit Préville étonné; (]ui, vous? dit madame scandalisée. — Moi, ton ami, ton collègue, S.iint Amand! Tu sais bien? Je viens te demander l'hospitalité pour cette nuit. — Ah! c'est toi! (Préville reconnaissait tous ceux qui venaient lui demander nn service.) C'est bien : je vais donner des ordres.
Et voilà Saint-Amand s'asseyant snus façon ,crottant les meubles, déboutonnant ses guêtres. Un domestique vient :
— N'y a-t'il pas une chambre là-haut, hein? Quon prépare des niateias, dit Préville. — Avec un lit de plume, s'il vous plaît, dit Saint-Amand. — Venez, dépêchez; allons, des draps ! dit Préville. — Faites-les bien sécher, dit Saint-Amand. — Bassinez le lit, dit Préville. — Et mettez du sucre dans la bassinoire, dit Saint-Amand. — Adieu, bonne nuit! dit Préville. — Adieu! Adieu! s'écrie Saint- Aujand attendri ; ne t'inquiète pas : une nuit est bientôt passée.
Saint-Amand resta dix-sept ans dans la maison aux mêmes conditions.
C'était un personnage à enrichir le portrait d'Harpagon,
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Il possédait le sublime du genre , avec ce petit trait d'égoïsmc de plus, qui est le clair-obscur de l'avarice , et la met parfaitement en relief. Qui donc disait que Sainl- Amand se refusait tout? Chez Préville Saint-Arnaud ne se refusait rien. Voyez plutôt celte figure! dirait-on d'uu avare? 11 est vrai que cet embonpoint est fourni de la cuisine d'autrui. Si jamais Saint-Arnaud songe à prendre congé, il aura fait des provisions ])Our maigrir à son aise.
Un homme d'esprit, définissant l'égoïste, prétendait qu'avec un tel caractère on mettrait le feu à la maison du voisin pour faire cuire un œuf; je SJiis sûr que Saint- Amand n'aurait pas poussé l'égoïsme jusque-là , mais, sans doute, afin de le bien caractériser, on pr<'tendait que lorsqu'il vivait à sou compte , il fut une fois surpris faisant des œufs à la coque sous le verre grossissant du canon d'un cadran solaire.
Une fois Saint-Amand s'oublie au point de présenter une prise de tabac à quelqu'un ; mais il n'a pas plus tôt commis cette imprudence , qu'il observe le mouvement de son convive. Une main malicieuse se courbe vers sa tabatière; deux doigts indiscrets entrent, se posent sur le tabac, et semblent se dilater en pesant dessus. Saint-Amand , pour donner le bon exemple , a pincé à l'avance une prise de la plus grande sobriété; il frémit : il n'a pas tort; les deux doigts invités laissent dans la boîte deux yeux énormes. L'avare n'hésite pas; déjà il aspirait les grains savoureux; il se contient, remet doucement dans les creux ce qu'il se destinait, remplit ainsi le vide, et, non sans un soupir, fait jeûner son nez pour se récupérer du trop grand repas du nez du voisin.
Auprès de Saint-Amand , et comme pour faire contraste avec ce caractère personnel , était venu se placer un houune tout abnégation , tout amour, tout charité; un bon prêtre, le meilleur des humains , presque nonagénaire , dont Préville était chéri depuis de longues années, et qui, lorsque celui-ci quitta le théâtre, abdiqua sa cure de Viiliers , près
Paris , pour aller s'établir clioz son ami le comédien , auquel il coudait, comme à un fils, le soin de ses derniers jour*.
Le bon de Vllliers (nous le nommions plutôt ainsi qu'autrement, du nom de sa cure) élait p.isteur comme Jean L.'ifotitaiiie était poêle. Ceux (|ui ont vu Moié dans le Vieux célibataire y ont vu M. de Villiers, c'était sa coj)ie exacte : simplicité , modestie , gaîté douce , heur''ux naturel , voilà rhomme ; vertueux comme si cela ne coûtait rien , indulgent comme s'il avait péché. Peut-être pécha-t-il itn peu jadis, car à so!i chevet , mais du côté opponi de la bonne vierge Marie, se trouvait placé un portrait de femme, dont le. pastel avait été un peu effacé ; on disait que c'e'lait par les larmes, mais cela se disait en posant un doigt sur la bouche. Le bon curé n'avait qu'un défaut, si c'en est un , c'était de dormir un peu tard et de se faire attendre au premier déjcriiier ; mais il s'en excusait si bien , si gaîment!
— Que voulez-vous, disail-il , quand on a dormi tout d'un somme douze heures de suite , il faut bien accorder à nu pauvre vieillard une heure, une heure et demie de phis pour se reposer.
De temps Cu temps ses anciennes ouailles venaient lui faire visite ; toutes arrivai(>nt avec de petits présens : c'étaient des mouchoirs, des cols , des bas; mais rien de cela n'allait à sa mesure : on savait bien qn'il ne !e ganterait pas. Il avait mis dans sa comjdicitéM"^^ Piovillc et en avait fait le premier commis de son entrepôt d'aumônes. Ses paroissiennes d'autrefois venaient encore plus souvent que les hommes \ elles amenaient leurs compagnes , leurs voisines nouvelles qui n'.ivaieiit i)as vu le bon curé. On le eonsultait biaucoup sur la conduite à tenir ilans le ménage, sur les petits mystères du cœur; il con>eill..it eu ami , il cofisolat l'h pèie. Il avait enseigné aux hommes à vivrn entre eux en gens de bien , et lait si adroitement que les femmes vivaient ensemble en amies ; c'était , prétendait-il avec ce digne et joyeux sourire qui vous forçait ù mettre